Dossier : Vers une démoustication innovante et efficace en Camargue grâce aux pièges à moustiques

Le suivi des impacts de la démoustication en Camargue, initiés en 2007, ont révélé d’importants impacts sur diverses espèces, autres que les moustiques.

S’appuyant sur une analyse comparative des zones traitées et non-traitées au Bti (Bacillus thurigiensis) utilisé en Camargue depuis 2006, ces études ont ainsi révélé une baisse de 33 % dans le succès reproducteur des hirondelles, de 50 % dans l’abondance et la diversité des libellules, de 34 % dans l’abondance des invertébrés des roselières servant de nourriture aux passereaux paludicoles, et de 52 % dans l’abondance de six espèces d’oiseaux d’eau selon des comptages mensuels réalisés de 2000 à 2015 (en savoir plus).

L'Hirondelle de fenêtre Delichon urbicum, une espèce présente en Camargue en période estivale et fortement impactée par la démoustication au Bti

 

Confrontés à ces impacts négatifs, que peut-on faire sachant que le Bti est le produit le plus sélectif et le moins toxique actuellement disponible sur le marché ?

Repenser la démoustication

Puisque les impacts observés en Camargue se manifestent principalement par la diminution de chironomes (insectes de la famille des diptères) et des moustiques dans les milieux naturels, source de nourriture importante pour de nombreuses espèces, une solution pertinente consiste à développer des technologies permettant de réduire la nuisance là où elle est ressentie, et ne pas intervenir sur les milieux naturels en dehors des zones urbanisées.

Le suivi sociologique de la démoustication en Camargue avait d'ailleurs révélé que les habitants étaient favorables à une réduction de la nuisance dans les zones habitées mais pas à l'épandage d'insecticides dans les milieux naturels.

Or, les deux espèces de moustique ciblées par les traitements au Bti réalisés par l'EID-Méditerranée (Ochlerotatus caspius et Oc. detritus) sont issues de marais temporaires (sansouires, jonchaies, scirpaies) ou permanents à niveau d'eau variable telles que les roselières. Ces moustiques ont la particularité de pondre sur les sols sujets à inondation (dépressions ou bordures des plans d'eau) où les œufs s'accumulent dans l'attente d'une mise en eau favorable à leur développement. Ce trait de leur écologie entraîne donc ponctuellement la production simultanée de milliers de moustiques, d'où la forte nuisance lors des périodes d'émergence comme cela est par exemple survenu à l’automne 2005.

Ces milieux producteurs de moustiques couvrent des milliers d'hectares autour des villes et hameaux de Camargue. Leur superficie importante, combinée à leur hydrologie variable, entraînent des coûts très élevés de surveillance et de traitements aériens, pour un résultat jugé moyennement satisfaisant par les populations.

Dans une telle configuration, ne serait-il pas plus judicieux de créer une barrière contre les moustiques autour des zones habitées ?

Quand démoustication rime avec innovation

Les pièges à moustiques existent sur le marché depuis plusieurs années. Divers modèles de la marque américaine Mosquito Magnet sont disponibles en jardinerie. Les pièges Mosquitaire et BG-Sentinel, produits par la firme allemande Biogents, sont désormais également distribués en France.

Typiquement utilisés par des particuliers ou dans le cadre de réseaux de surveillance (veille sanitaire épidémiologique), ces pièges ont tous le même mode opératoire : ils dégagent du CO2 comme un homme au repos pour attirer les insectes piqueurs, et une odeur imitant la sueur humaine (généralement à base d’octénol ou d’acide lactique) pour attirer les moustiques à proximité du piège. Ces derniers sont ensuite aspirés dans un filet à l’intérieur du piège grâce à un ventilateur fonctionnant à l’électricité.

Le déploiement d’une ceinture de pièges distribués tous les 120 mètres permettrait-il de réduire significativement la nuisance dans les villes et villages de Camargue ?

 

 

Modèle de piège Qista adapté aux collectivités (© Qista)

 

 

 

 

Intéressés par cette problématique, deux ingénieurs basés à Saint-Rémy de Provence, Simon Lillamand et Pierre Bellagambi, se sont lancés en 2013 dans la construction d'un prototype aujourd'hui breveté et produit par la société Techno BAM (Borne Anti Moustique) sous l’appellation Qista. Reprenant les principes de fonctionnement des pièges à usage individuel, ces bornes anti-moustiques sont conçues pour être installées de façon permanente sur la voie publique et utilisent du CO2 issu de fermes agricoles,  recyclé et conditionné en bouteille par Air Liquide. Ce développement technologique a permis à Qista d’être lauréat de la GreenTechVerte en 2016 (plus d’infos).  

 

Et ça marche ?

Seize bornes Qista réparties sur 1,5 km ont été intégrées au mobilier urbain du hameau du Sambuc, au coeur de la Camargue, en avril 2016 pour être mises en opération jusqu’à novembre de la même année.

Plan de la disposition des pièges anti-moustiques au Sambuc (commune d'Arles) dans le cadre du protocole mené par la Tour du Valat (nb : accessible en grand format ci-contre)

 

Ces pièges ont permis de capturer 299 408 moustiques de neuf espèces différentes, et de réduire globalement le risque de piqûres de 70,5 %. Avec une réduction de 74 % et 98 % respectivement des deux espèces ciblées par l’EID-Méditerranée, ce dispositif semble avoir une efficacité comparable au Bti. Il s’est avéré cependant moins efficace envers les moustiques du genre Anophèles (46 %), particulièrement abondants en fin d’été (en savoir plus).

Cette expérimentation sera reconduite cette année en testant l’effet de divers olfactifs pour améliorer l’efficacité des pièges contre ces derniers. Suite au constat que certains pièges capturaient beaucoup plus que d’autres, les paramètres environnementaux influençant leur performance (exposition au soleil, au vent, végétation à proximité, etc) seront également quantifiés cette année. Ces données fourniront les connaissances nécessaires pour optimiser la position des bornes anti-moustiques et améliorer encore l’efficacité du dispositif, qui a vocation à s’étendre à d’autres sites de Camargue au cours des prochaines années.

Piège Qista au Sambuc en 2016 (© Tour du Valat)

 

En conclusion

L’utilisation de ces pièges offre plusieurs avantages par rapport à la démoustication par épandage de Bti en Camargue : efficacité comparable, coût moindre pour les collectivités, impact négligeable sur les milieux naturels, et contrôle de toutes les espèces d’insectes piqueurs.

Initialement pensée pour concilier confort humain et préservation de la biodiversité en Camargue, la démoustication par pièges apparaît comme une solution environnementale idéale dans de multiples situations, qu’il s'agisse de contrôler la prolifération du moustique tigre Aedes albopictus en zone urbaine en France métropolitaine, ou de contrôler des moustiques vecteurs de maladies telles que le paludisme, la dengue ou le chikungunya en région tropicale, où les risques sanitaires sont particulièrement élevés (et les insecticides utilisés particulièrement nocifs).

Diverses versions du prototype sont donc à l'essai en différents points du globe afin qu'ils soient adaptés aux comportements des diverses espèces de moustiques concernées.

En savoir plus

  • Jakob C. & Poulin B. 2016. Indirect effects of mosquito control using Bti on dragonflies and damselflies (Odonata) in the Camargue. Insect Conservation and Diversity 9: 161–169
  • Poulin B. 2012. Indirect effects of bioinsecticides on the nontarget fauna: The Camargue experiment calls for future research. Acta Oecologica 44: 28-32.
  • Poulin B. & Lefebvre G. 2016. Perturbation and delayed recovery of the reed invertebrate assemblage in Camargue marshes sprayed with Bacillus thuringiensis israelensis. Insect Science, DOI: 10.1111/1744-7917.12416  
  • Poulin B, Lefebvre G, Muranyi-Kovacs C, Hilaire S. 2017 Mosquito traps: An innovative, environmentally friendly technique to control mosquitoes. International Journal of Environmental Research & Public Health 14(3): 313; DOI:10.3390/ijerph14030313
  • Poulin B., Lefebvre G. & Paz L. 2010. Red flag for green spray: adverse trophic effects of Bti on breeding birds. Journal of Applied Ecology 47: 884–889

Photos: 

Plan pièges Sambuc
Plan pièges Sambuc

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