
On connaît bien les épidémies spectaculaires, comme celles liées à l’influenza aviaire hautement pathogène qui a frappé nos contrées durant l’hiver 2026. Lorsque des oiseaux meurent en nombre, l’impact est visible et immédiatement mesurable. Mais dans la nature, la plupart des infections passent inaperçues. Elles n’entraînent ni mortalité massive ni symptômes flagrants. De plus les morts servent souvent de repas et disparaissent rapidement du paysage. Pourtant, ces infections peuvent affecter la croissance, la condition physique ou la réussite reproductive des animaux — avec, à terme, des conséquences potentielles sur les populations.
Quantifier ces impacts représente un enjeu scientifique majeur pour comprendre la dynamique des populations sauvages. C’est ce que montre une récente étude menée par la Tour du Valat et ses partenaires sur le goéland leucophée (Larus michahellis). Les chercheurs se sont intéressés à un parasite sanguin qu’ils avaient récemment décrit avec leurs collaborateurs de l’école vétérinaire nationale de Nantes : Babesia sp. YLG, transmis par une tique (Ornithodoros (Alectorobius) maritimus) présente dans les nids.
Suivre l’infection pour en mesurer les effets

Le défi principal ? Evaluer les effets d’un parasite qui ne rend pas l’oiseau visiblement malade. Les analyses classiques de frottis sanguins ne suffisant pas toujours pour repérer les infections discrètes, l’équipe a développé un outil de haute précision : un test qPCR. Cette technique moléculaire permet de détecter des traces infimes du parasite dans le sang et de mesurer la quantité de pathogène présente chez chaque individu.
Pendant trois ans, les scientifiques ont suivi deux colonies de goélands pour observer comment ce parasite circulait et quels étaient ses effets réels sur la vie des oiseaux.
Une infection aux impacts variables selon l’âge
Les résultats mettent en évidence des effets différenciés du parasite selon le stade de vie de l’individu :
- Des poussins plus exposés que les adultes : Le parasite est omniprésent chez les jeunes. Il se transmet dès le nid via les tiques. On observe que plus un nid est infesté par les tiques, plus le poussin a de chances d’être infecté par une Babesia. L’infection atteint un pic vers l’âge de 37 jours, puis diminue à mesure que le système immunitaire du jeune oiseau se renforce.
- Impact sur la croissance : Chez les poussins infectés, les scientifiques ont observé un ralentissement significatif de la croissance, supérieur à celui associé à l’impact direct des tiques. Or, chez les oiseaux marins, la vitesse de croissance conditionne souvent les chances de survie.
- Des répercussions sur les parents : Chez les adultes, l’infection est plus rare mais semble affaiblir leur condition physique. Un constat frappant : le succès d’envol des poussins est plus faible lorsque l’un des parents est porteur du parasite. Tout se passe comme si, face à l’infection, les adultes privilégiaient leur propre survie au détriment de l’investissement auprès de leurs petits.
- Une fois les poussins envolés, leur statut infectieux ou celui de leurs parents n’impacte plus leur survie ni leurs mouvements.
Enjeux pour la conservation
Pris isolément, ces impacts peuvent sembler modestes. Si Babesia sp. YLG ne décime pas les colonies, il agit comme un facteur de stress supplémentaire. Dans un monde où les oiseaux marins font déjà face à la raréfaction de la nourriture ou au changement climatique, ces infections peuvent influencer la dynamique démographique sur le long terme.
Cette étude souligne ainsi l’importance de s’intéresser aussi aux pathogènes les plus discrets.
Les recherches futures devront désormais se concentrer sur les conséquences à long terme de cette infection sur la dynamique des populations et des communautés, et examiner ses impacts sur l’évolution de ces populations dans un monde en mutation rapide.
Référence de la publication
Buysse M., Ollagnier M., Souc C., Bruley M., Blanchon T., Leray C., Vittecoq M., McCoy K.D. 2025. Spatiotemporal Dynamics of Blood Parasite Infections and Impacts on Avian Health and Reproduction. Molecular Ecology n/a:e70178. doi: 10.1111/mec.70178