Le bassin méditerranéen, point chaud de biodiversité mondiale, subit de plein fouet la double pression des activités humaines et du changement climatique. Pour protéger les populations et les territoires, les Solutions fondées sur la Nature (SfN) s’imposent comme un levier stratégique majeur. En s’appuyant sur des écosystèmes résilients capables d’agir comme de véritables alliés naturels, elles réconcilient conservation, bien-être humain et développement socio-économique. C’est tout l’enjeu du projet RESCOM : coordonné par la Tour du Valat pour le Consortium Méditerranéen pour la Biodiversité (CMB), il vise à favoriser le déploiement de ces solutions à l’échelle méditerranéenne, encore insuffisamment considérées malgré leurs multiples bénéfices.
Les SfN comme moteur d’une action collective en Méditerranée

Le Consortium Méditerranéen pour la Biodiversité (CMB) rassemble plusieurs organisations de référence dans le domaine de la conservation de la nature, dont la Tour du Valat, engagées de longue date en Méditerranée. En mutualisant leurs expertises, ces partenaires œuvrent à la protection des richesses naturelles du bassin méditerranéen. Leur mission : préserver l’intégrité des écosystèmes (littoraux, petites îles, forêts, zones humides, aires marines) pour garantir durablement les services vitaux qu’ils rendent à la société, tout en révélant leur plein potentiel comme sources de SfN.
Cette ambition collective s’incarne dans le projet RESCOM (Renforcer la résilience des écosystèmes en Méditerranée), premier projet phare du CMB, co-financé par le Fonds Français pour l’Environnement Mondial, la fondation MAVA et l’Agence Française de Développement. Déployé sur 15 sites pilotes en Méditerranée, le projet accompagne les gestionnaires d’espaces naturels dans la mise en œuvre d’actions concrètes de gestion, de conservation et de restauration en Albanie, Égypte, Italie, Libye, Maroc, Monténégro, Tunisie et Turquie.
Le fil conducteur de ces interventions repose sur les SfN. En offrant des services essentiels – sécurité alimentaire, approvisionnement en eau, en bois, stabilisation des sols, régulation thermique, séquestration du carbone, atténuation des risques d’inondations, et protection contre les submersions ou autres phénomènes naturels – les SfN apportent des solutions alternatives ou complémentaires aux infrastructures «grises», et sont plus résilientes et économiquement avantageuses, dans des secteurs tels que l’aménagement du territoire, l’agriculture, la gestion de l’eau ou la santé. Elles contribuent à la qualité de vie des riverains et au développement socio-économique local, en soutenant des filières basées sur une utilisation raisonnée des ressources naturelles, comme la pêche, le tourisme ou l’agriculture.
Les Solutions fondées sur la Nature (SfN), un concept structurant porté par l’UICNLe projet RESCOM s’appuie sur le concept des SfN tel que défini par l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN). Celui-ci désigne « des actions visant à protéger, gérer de manière durable et restaurer des écosystèmes naturels ou modifiés pour relever directement les défis de société de manière efficace et adaptative, tout en assurant le bien-être humain et en produisant des bénéfices pour la biodiversité ». Apparu il y a une quinzaine d’années, le concept a vu sa définition consolidée en 2016 par l’UICN, qui a également élaboré un standard international en 2020, révisé en 2025. Ce standard repose sur un ensemble de critères et d’indicateurs qui visent à guider les porteurs de projets dans la conception de SfN. Le concept a ainsi progressivement gagné en reconnaissance et est aujourd’hui intégré à de nombreuses politiques publiques aux échelles internationale, européenne et nationale, telles que la Stratégie Biodiversité 2030 de l’Union européenne, le règlement européen sur la restauration de la nature ou encore le troisième Plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC3). |
Tester, adapter, adopter : le chemin des SfN en Méditerranée
Si les SfN sont de plus en plus valorisées pour répondre à des enjeux sociétaux majeurs, comme la lutte contre le changement climatique, leur application sur le terrain se heurte encore à des freins opérationnels, financiers, techniques, sociaux, institutionnels ou réglementaires. Dans ce contexte, le CMB a conduit en 2025 une étude approfondie pour capitaliser sur les expériences méditerranéennes et en extraire des recommandations opérationnelles.
Facteurs clés et partage d’expériences
L’étude révèle que la réussite des SfN repose sur plusieurs facteurs : une implication large et une coordination efficace des acteurs locaux, un portage politique fort, ainsi qu’un effort de communication et de sensibilisation auprès des populations et des usagers, pour accompagner l’évolution des pratiques et favoriser l’émergence d’une vision de territoire partagée. Les SfN requièrent des financements pérennes pour garantir leur entretien durable. Elles nécessitent également le déploiement d’un dispositif robuste de suivi-évaluation afin de mesurer tant l’efficacité de la restauration écologique, que les retombées socio-économiques des actions engagées. A travers RESCOM, les parties prenantes locales (gestionnaires d’espaces naturels, organisations de la société civile, autorités locales, administrations publiques, centres de recherches, opérateurs économiques et populations locales) sont ainsi étroitement associées à la mise en place des SfN. En complément, des diagnostics écologiques et socio-économiques permettent de prioriser les interventions selon les enjeux spécifiques de chaque territoire.
SfN : un outil adaptable et évolutif
Loin d’être des solutions « prêtes à l’emploi », les SfN doivent être façonnées par le terrain. Plus qu’une approche rigide, elles constituent un levier de dialogue et d’aide à la planification.
Il s’agit d’une démarche itérative et flexible, capable de s’ajuster aux réalités sociales et institutionnelles, ainsi qu’aux contraintes administratives et foncières propres à chaque site.
Cette phase expérimentale est un véritable processus d’apprentissage collectif, dont les enseignements viennent nourrir et renforcer la visibilité et la réplicabilité des Solutions fondées sur la Nature. RESCOM vise ainsi à construire une communauté de pratiques réunissant une diversité d’acteurs autour du bassin méditerranéen, pour favoriser le partage et la diffusion de solutions adaptées aux défis climatiques et sociétaux communs.
SfN en action : des exemples autour de la Méditerranée
Ainsi, depuis le lancement du projet RESCOM en 2023, le CMB applique le concept en mettant l’accent sur les interactions et la connectivité entre les écosystèmes terrestres, côtiers et marins – essentielles pour les déplacements des espèces et le maintien des grands équilibres naturels, tels que les cycles de l’eau et des nutriments.
Zoom sur trois sites couverts par le projet, répartis sur les différentes rives du bassin méditerranéen :
| En Italie, restauration d’herbiers marins pour la protection des côtes |

Avec l’appui du projet, les équipes de l’aire marine protégée (AMP) de Capo Carbonara, située au sud-est de la Sardaigne en Italie, ont entrepris la restauration de 230 m² d’herbiers de Posidonie. Cet habitat naturel, endémique de la Méditerranée, a été fragilisé par des décennies d’impacts humains, notamment par des chalutiers qui opéraient autrefois dans l’AMP.
La technique employée consiste à récupérer les rizhomes de Posidonie, naturellement arrachés par les intempéries, pour les replanter dans les zones dégradées. Pour assurer le succès de l’opération, de nouvelles bouées d’amarrage écologiques seront installées afin d’inciter les plaisanciers à éviter l’ancrage sur les herbiers, l’une des principales causes de leur dégradation.
La restauration des herbiers de Posidonie présente plusieurs bénéfices : elle stabilise les fonds marins et réduit la vitesse des courants, limitant ainsi l’érosion côtière ; elle soutient le cycle de vie de nombreux organismes marins en servant de nurserie, de zone de frayère et de refuge pour les poissons et autres organismes marins, ce qui profite alors directement à la pêche ; enfin elle contribue très efficacement à la captation du carbone.
| En Albanie, restauration de dunes et lagunes pour limiter l’érosion côtière |

Dans le Parc national de Divjakë-Karavasta, localisé sur la côte adriatique en Albanie, RESCOM se concentre sur la réhabilitation de l’écosystème dunaire, fortement dégradé par le tourisme balnéaire, la randonnée et la circulation anarchique de véhicules tout au long de l’année. Les interventions prévues combinent la re-végétalisation des dunes, la lutte contre les espèces envahissantes et des mesures de protection et de délimitation de zones strictement protégées, pour stabiliser ces paysages côtiers fragiles et limiter l’érosion côtière.
En complément, le projet ambitionne d’améliorer l’état écologique de la lagune de Karavasta, site RAMSAR et zone d’importance pour l’hivernage et la reproduction de plus de 200 espèces d’oiseaux, dont le Pélican frisé, et à restaurer des zones boisées dégradées dans les collines environnantes. Ces mesures intégrées visent à renforcer la protection du littoral, à améliorer la qualité de l’eau et à accroître l’attractivité écotouristique du territoire. Elles contribuent également au renforcement de la connectivité écologique et au rétablissement d’espèces à enjeu de conservation.
| En Tunisie, restauration forestière et appui au développement d’activités alternatives génératrices de revenus pour les communautés locales |

En Tunisie, les actions prioritaires pour le Parc national de Oued Ezzen, situé dans le nord-ouest du pays, se concentrent sur la reforestation de zones anciennement déboisées près des douars et villages. Les communautés locales sont impliquées dans la plantation d’espèces indigènes polyvalentes comme le caroubier, endémique de la Méditerranée. A terme, elles pourront en valoriser les fruits et pratiquer le sylvopastoralisme dans ces zones restaurées, générant ainsi des sources potentielles de revenus. Ces mesures contribueront également à améliorer la rétention d’eau, à lutter contre l’érosion et les glissements de terrain, tout en soutenant la biodiversité.
Le projet testera par ailleurs le potentiel de régénération naturelle de différentes espèces afin d’identifier les essences capables de résister aux aléas climatiques, dont la sécheresse et les incendies. Le projet vise enfin à encadrer les activités touristiques, actuellement non régulées, en développant un mode de co-gestion innovant avec les communautés locales, susceptible de générer des retombées économiques (formation de guides, vente de produits locaux, redevances liées aux droits de camping) et d’être répliqué ailleurs en Tunisie.

Responsable projet : Marion Douchin | [email protected]
Equipe : Lisa Ernoul, Antoine Gazaix, Carol Mañoso Gimeno, Philippe Lambret, Arsène Marquis-Soria, Pauline Rocarpin, Salima Slimani, Marc Thibault, Elisa Tuaillon
Partenaires :
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- Techniques : organisations membres du Consortium Méditerranéen pour la Biodiversité (AIFM, MedPAN, MedWet, Initiative PIM, UICN Med, Conservatoire du littoral, WWF France) et partenaires nationaux et locaux dans les sites pilotes (administrations publiques, organisations de la société civile locales)
- Scientifiques : Instituts ou centres de recherche locaux dans les pays partenaires
- Financiers : FFEM, MAVA, AFD
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