La nouvelle étude scientifique « Monitoring major biodiversity stronghold in war zones: model predicts Lake Chad remains Africa’s most important wetland for waterbirds » parue dans la revue PNAS estime que le lac Tchad abrite près de 2,5 millions d’oiseaux d’eau, faisant de cette zone humide l’un des plus importants refuges pour l’avifaune en Afrique. Menée dans une région marquée par l’insécurité, cette recherche montre également que certaines zones de conflit peuvent, de manière inattendue, devenir des refuges pour la biodiversité.
Le lac Tchad est souvent évoqué pour les défis sécuritaires, humanitaires et climatiques auxquels il est confronté. Mais une nouvelle étude internationale met en lumière une autre réalité : celle d’un écosystème exceptionnel qui continue d’abriter une biodiversité remarquable malgré les conflits qui affectent la région depuis plus d’une décennie.
Grâce à des relevés aériens réalisés selon des protocoles rigoureux et à des techniques avancées de modélisation spatiale, les chercheurs de la Tour du Valat et de l’Office Français de la biodiversité-OFB en partenariat avec l’ONG Wings for Conservation et la Direction de la Faune et des Aires Protégées du Tchad ont obtenu les premières estimations complètes des populations d’oiseaux d’eau du lac Tchad depuis 2008.
Le résultat est spectaculaire : environ 2,48 millions d’oiseaux d’eau fréquenteraient le site, ce qui en ferait probablement la plus importante concentration d’oiseaux de zones humides du continent africain.
Un refuge inattendu pour la faune sauvage
Contrairement aux idées reçues, les chercheurs ont constaté que certaines espèces ont maintenu, voire augmenté leurs effectifs au cours des dernières années. Plusieurs zones affectées par les conflits présentent même des densités animales plus élevées que des secteurs plus accessibles.
Cette situation pourrait s’expliquer par un phénomène d’«effet refuge ». La diminution de certaines activités humaines — pêche, pâturage ou chasse — pourrait avoir créé des conditions favorables à la faune sauvage.
Les scientifiques soulignent toutefois que ces résultats encourageants ne doivent pas masquer une réalité plus contrastée. Si certaines espèces semblent encore tirer leur épingle du jeu, quelques-unes connaissent des déclins préoccupants, rappelant que cet écosystème d’importance mondiale demeure vulnérable et nécessite une vigilance accrue.
Est-il possible de réaliser des suivis dans une zone de conflit ?
Le lac Tchad était largement reconnu comme une zone d’accueil pour les oiseaux d’eau migrateurs par le passé au même titre que le delta intérieur du Niger au Mali. En raison des conflits et des problèmes d’insécurité qui en découlent, les suivis scientifiques et notamment le programme mondial de suivi des oiseaux d’eau, permettant de suivre la taille des populations, n’a pas eu lieu depuis les années 2000.
Or sans les données écologiques de ces zones majeures, les tailles et les tendances des populations d’oiseaux sont difficiles à estimer.
« Grâce à un échantillonnage aérien adapté couplé à la modélisation spatiale, nous avons pu estimer les abondances de faune sauvage sur de vastes territoires difficilement accessibles tout en limitant les risques pour les observateurs. » précise Pierre Defos du Rau, un des auteurs de l’étude.

Un enjeu mondial pour la biodiversité et la sécurité alimentaire
Le lac Tchad joue un rôle essentiel pour les oiseaux migrateurs qui traversent chaque année l’Afrique, l’Europe et l’Asie. La conservation de cette zone humide est donc un enjeu international.
Au-delà de son importance écologique, le site contribue également aux moyens de subsistance des populations locales. Les oiseaux d’eau et les ressources associées aux zones humides participent directement à la sécurité alimentaire de nombreuses communautés riveraines.

Un appel à une protection internationale renforcée
Face à ces résultats, les chercheurs appellent à renforcer la protection du lac Tchad à travers la création d’une aire protégée de grande envergure et l’inscription du site au patrimoine mondial.
Ces suivis scientifiques permettent de mieux comprendre l’évolution des populations animales et d’orienter les futures stratégies de conservation.
Alors que les zones humides disparaissent partout dans le monde à un rythme alarmant, le lac Tchad apparaît plus que jamais comme un patrimoine naturel d’une importance mondiale exceptionnelle, dont la préservation est essentielle pour la biodiversité et les communautés locales.
Référence bibliographique
Defos du Rau P., Godeau U., Carenton N., Dias J., Wachoum A.S., Trolliet B., Baddour K., Chaibo A., Morin G.P., Portier B., Suet M., Tormos T., Mondain-Monval J.-Y., Deschamps C. 2026. Monitoring major biodiversity stronghold in war zones: Model predicts Lake Chad remains Africa’s most important wetland for waterbirds. Proceedings of the National Academy of Sciences 123:e2603538123. doi: 10.1073/pnas.2603538123
Contact
Clémence Deschamps, cheffe de projet, Tour du Valat, [email protected]