À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, et alors que les femmes restent largement sous-représentées dans les domaines scientifiques, la Tour du Valat met en lumière le travail de quatre d’entre-elles qui font avancer la science et la conservation de la nature au quotidien. Ingénieure, écogarde, chercheuse, technicienne : quatre métiers et quatre parcours pour un objectif partagé, celui de comprendre et protéger les zones humides.
Columba Martinez-Espinosa

Je me présenterais comme une scientifique avec une formation initiale en biologie et en écologie. Je me suis ensuite orientée vers la compréhension des dynamiques des socioécosystèmes avec l’eau comme fil conducteur.
J’ai choisi ce parcours car je ne pouvais pas être indifférente aux problématiques qui m’entouraient : j’ai grandi à Mexico, qui est une ville située dans un ancien lac et où, aujourd’hui, il y a des problèmes liés à la qualité et à la pollution de l’eau. Ça me paraissait impossible qu’on soit 25 millions de personnes et qu’on n’arrive pas à avoir un rapport plus sain avec l’écosystème où on habite.
Puis j’ai eu la curiosité de découvrir d’autres modes de vie et d’autres mondes. C’est comme ça que j’ai continué ma formation hors du Mexique… en faisant quelques détours. Je suis allée en Malaisie, par exemple, dans d’autres écosystèmes, un autre système de vie. Puis je suis venue en France où j’ai fait un doctorat et, finalement, j’ai atterri à la Tour du Valat. Je trouve du sens dans le fait de travailler dans un institut de sciences appliquées, où la science permet de nourrir les décisions et de proposer des modes de production et de gestion qui intègrent les écosystèmes.
Dans mon parcours, je ne me suis jamais sentie discriminée en tant que femme, mais je me suis rendue compte que mes directeurs de thèse et mes collaborateurs étaient principalement des hommes. Avec les quelques femmes avec qui j’ai travaillé, j’ai eu une relation plus intime, de la sororité : je savais que je pouvais compter sur elles et ça m’a beaucoup apporté dans ma carrière scientifique.
Maintenant que je suis mère, j’ai découvert un nouveau défi : combiner la partie personnelle familiale avec mon métier. Et c’est là où je trouve que le domaine des sciences pourrait s’améliorer.
À la Tour du Valat, je me sens privilégiée quand je vois à quel point il peut être difficile dans d’autres institutions de concilier la vie de mère et le travail. Par exemple, je suis allée à une conférence internationale où une crèche était prévue, et je pense que ça fait une vraie différence : j’ai pu y assister avec mon bébé de 8 mois. Je dirais qu’il faut oser croire en soi-même en tant que femme, oser demander plus et se dire qu’on est capable de concilier les deux. Mon travail avait de la valeur avant que j’aie un enfant, il en a tout autant maintenant que j’en ai, alors pourquoi ne pas prévoir des aménagements qui vont me permettre continuer ma carrière et d’être un facteur de changement dans la société ?
Enfin, je dirais qu’il faut tisser des liens solides avec d’autres femmes, se soutenir mutuellement et ne pas sentir se sentir seule, parce qu’on est la moitié de la population mondiale !
Marion Lourenço

Mon métier, c’est celui de garde-technicienne dans une réserve naturelle : ici dans une Réserve naturelle régionale, mais ça existe aussi pour d’autres espaces naturels avec des statuts différents. J’y ai accédé par un BTS Gestion et protection de la nature, puis une licence professionnelle Gestion de l’environnement et développement durable, et ensuite des stages pratiques et boulots d’éco-gardes saisonniers, car on apprend beaucoup sur le tas.
C’est un métier qui regroupe quatre facettes :
- la gestion, qui est le côté technique du métier, notamment au travers des travaux manuels d’entretien d’infrastructure mais aussi de par les actions de luttes contre les Espèces Exotiques Envahissantes, comme des chantiers d’arrachage ;
- la partie scientifique, à travers des suivis mensuels de la faune, de la flore ou de l’hydrologie ;
- le volet police de l’environnement, où il s’agit ici de veiller au respect de la règlementation de la réserve. Il s’agit essentiellement de surveillance et si besoin, étant assermentée, je peux intervenir en tant que police pour procéder à une interpellation et rédiger un procès-verbal. Ces mesures de préservation du patrimoine naturel se traduisent par la surveillance des activités humaines de loisirs (touristiques, de chasse ou de pêche) ou professionnelles en encadrant l’accueil de scientifiques extérieurs sur le site. ;
- et enfin, la partie accueil du public, très ponctuelle à la Tour du Valat, qui implique de faire de l’animation et de la sensibilisation lors des visites ou d’ateliers que l’on propose dans le cadre de festivals ou événements divers.
Ce qui m’a orientée vers ce métier, c’est avant tout un besoin de nature : je ne m’envisageais pas à un autre endroit. Ça correspond à l’environnement dans lequel j’ai besoin d’être et où j’ai envie d’évoluer. Pour moi, ce sont plus des métiers d’accompagnement du vivant : on contribue à notre toute petite échelle et avec humilité, mais c’est un métier qui a du sens et une signification réelle. C’est aussi un métier polyvalent, avec une grande diversité de missions qui va dépendre des postes, des structures, des besoins, mais aussi des années, des saisons et même des semaines. Comme le cycle de la nature n’est pas forcément celui des humains, ça demande de savoir être flexible face aux impondérables qui vont se présenter et décider de la plus grande partie de notre planning : on s’adapte.
Dans mon quotidien professionnel, je pense assez peu au fait d’être une femme : j’ai eu la chance d’évoluer dans des situations où ce n’était pas une question, avec beaucoup d’expériences positives.
Mon équipe est quasiment exclusivement masculine, et j’observe parfois des mécanismes de protection et de bienveillance, à vouloir faire à ma place des choses qui demandent de forcer, par exemple, mais je ne suis pas en reste là-dessus ! Et si pour moi ce n’est pas un sujet, je reconnais que pour certaines c’en est un : j’aimerais que ça ne le soit plus.
Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’on retrouve plutôt des femmes dans des postes de conservatrices, de responsables, et des hommes dans les métiers techniques et d’exécution, mais que ça évolue beaucoup. Je trouve qu’il faut surtout garder à l’esprit que nous sommes des personnes avec des caractéristiques propres, reconnaître ses atouts et ses limites et composer avec de la manière la plus intelligente, juste et bienveillante possible. Je pense notamment aux questions de force mobilisable et de physionomie par exemple, car cela peut être un frein pour certaines : je dirais qu’en dehors même des questions hommes/femmes, il ne faut pas rentrer dans des compétitions de force, abandonner les stéréotypes liés aux corps et ne pas hésiter à demander des adaptations de matériel. En fait, ça libère énormément de dégenrer ces questions, ça permet de préserver son capital physique et de ne pas s’abimer. Quand je conduis des chantiers, je veux que tout le monde soit dans une zone où il/elle se respecte : ce n’est pas un concours !
Lisa Ernoul

Je suis la coordinatrice de l’équipe de gestion et de restauration à la Tour du Valat. J’ai y ai commencé ma carrière en tant que cheffe de projet pour des projets de conservation dans le bassin méditerranéen. Au fil du temps, j’ai obtenu mon doctorat en géographie humaine et développé des projets de recherche appliquée visant à améliorer les méthodologies et les approches de conservation sur le terrain.
J’ai toujours aimé la nature et ressenti le besoin d’améliorer le monde qui m’entoure. Au début de ma carrière, j’ai travaillé dans les domaines du développement et de l’humanitaire, et j’ai découvert que combiner la science et les aspects humains pouvait être un moyen d’y parvenir.
Pendant mes études et lorsque j’ai commencé à travailler à la Tour du Valat, le milieu était majoritairement masculin. J’étais souvent la seule ou l’une des seules femmes au sein d’un projet, voire dans mon domaine. Je ne me sentais pas discriminée, mais j’avais l’impression de devoir constamment prouver que j’étais aussi compétente que mes collègues masculins. Il y a définitivement eu des moments où on a préféré des hommes à moi pour certains postes, mais j’ai maintenant l’impression qu’on encourage davantage la parité hommes-femmes. Par conséquent, on me contacte souvent parce que je suis une femme scientifique travaillant dans le bassin méditerranéen et que différents réseaux doivent garantir l’égalité géographique ainsi que la parité. Cela m’a donné l’occasion d’assumer de nouvelles responsabilités, mais cela peut également représenter une charge supplémentaire. Cette discrimination positive peut-être bénéfique à long terme, mais elle peut aussi parfois être perçue comme le fait de devoir sélectionner une personne moins qualifiée. Personnellement, je souhaite être considérée comme une scientifique compétente, indépendamment de mon genre.
Je pense qu’il est important d’avoir des mentors pour nous aider, en particulier au début, et je pense qu’avoir une femme comme mentor peut certainement aider, car elle a souvent vécu des expériences similaires, non seulement sur le plan professionnel, mais aussi personnel.
Carole Leray

Je travaille comme technicienne de recherche à la Tour du Valat, et spécifiquement comme technicienne en ornithologie dans l’équipe Ecologie de la santé, c’est-à-dire que je travaille sur les projets où on se pose des questions sur les virus, les parasites et les bactéries qui touchent la faune sauvage. Mon travail est très lié au concept ”Une seule santé”, qui lie les problématiques de santé de la faune sauvage, de la faune domestique, de l’environnement et de l’humain.
Je n’ai pas du tout une formation scientifique à la base : j’ai plutôt choisi de faire une formation professionnelle car je voulais travailler dans l’environnement, plus précisément dans la gestion des milieux naturels, pour pouvoir faire du terrain et surtout travailler sur les oiseaux. C’est en faisant un service civique ici que j’ai découvert le côté « recherche » et « écologie de la santé » que je n’avais pas du tout appris pendant mes études. Dans ces métiers, dire que tu es technicienne de recherche, c’est vague car c’est un métier très variable selon le poste : la pratique m’a permis d’apprendre énormément de compétences, dont certaines très spécifiques, comme la pose de balise ou la réalisation de prises de sang sur des oiseaux
La question des femmes dans les sciences m’amuse un peu, parce que dans mon cas il y a vraiment deux côtés : une partie du terrain et du milieu de l’ornithologie qui est un monde très masculin, où tu peux être vite jugée en tant que femme parce que c’est du terrain physique. J’y ai été confrontée à des doutes sur mes compétences, c’est-à-dire sur ma capacité à pouvoir réaliser mon travail. Mais avec le temps et l’expérience, ce sont des situations que je ne rencontre plus vraiment. Je pense que la place des femmes a un peu changé, ainsi que l’image qu’en ont les gens et, dans mon cas, je crois surtout que c’est l’image que j’ai de moi-même qui a évoluée avec le temps.
Au contraire, le monde de la recherche peut être très féminin ! Je travaille en majorité avec des femmes, et ça se passe très bien. En revanche, comme il n’y a pas beaucoup de postes dans la science et la recherche, j’ai l’impression qu’un sentiment de compétition peut exister et être difficile, même si moi je ne les jamais ressenti avec mes collègues
C’est peut-être utopique, mais je pense que moins de jugement changerait tout, pour tout le monde. J’ai aussi souvent observé qu’à compétences égales, les femmes ont tendance à se remettre en question alors que les hommes sont sûrs d’eux : il faut avoir plus confiance en nous. Ce que j’aime dans ce domaine, c’est que chacun ou chacune à quelque chose de différent à apporter. Donc non, on n’est pas exactement pareils, mais c’est ça qui fait la richesse des sciences.