Souvent discrètes dans le paysage, les mares temporaires méditerranéennes abritent pourtant une biodiversité remarquable. Alimentées par les pluies automnales et hivernales, elles s’assèchent progressivement au printemps avant de rester sèches tout l’été. Cette alternance naturelle entre phases aquatique et terrestre favorise une flore hautement spécialisée, capable de résister à des conditions hydrologiques très variables d’une année sur l’autre.
Longtemps négligées, parfois comblées ou transformées, ces mares comptent aujourd’hui parmi les habitats les plus menacés d’Europe. Leur préservation passe à la fois par la protection des mares anciennes et la restauration voire la création de nouveaux milieux.
En Camargue, des nombreuses mares naturelles ont disparu ou ont été fortement dégradées au cours des deux derniers siècles, tandis que d’autres ont été créées de manière fortuite ou pour compenser la destruction massive des zones humides. Mais ces mares artificielles parviennent-elles, avec le temps, à retrouver les caractéristiques des mares naturelles ? C’est à cette question qu’une équipe de la Tour du Valat a tenté de répondre en comparant la végétation de mares créées à différentes périodes avec un ensemble de mares naturelles de référence.
Une évaluation sur le long terme
Pour évaluer l’évolution des mares sur le long terme, les chercheurs ont comparé les végétations terrestre et aquatique de 24 mares artificielles, créées à différentes périodes (il y a plus de 150 ans, entre 50 et 100 ans, et il y a moins de 15 ans), avec celle de 27 mares naturelles de référence réparties en Camargue.
Pour chacune des mares, une série de relevés a été réalisé à plusieurs moments du cycle annuel, du printemps à la fin de l’été, – en 2019 et 2020 pour les mares de référence, et en 2020 pour les mares artificielles – afin de prendre en compte les fortes variations saisonnières propres à ces milieux. Les scientifiques ont relevé la composition des communautés végétales, leur abondance par saison, ainsi que des paramètres comme la profondeur de l’eau, la salinité ou les conditions physico-chimiques du sol.
Objectif : comprendre ce qui est restauré… et ce qui ne l’est pas lors de la création de mares temporaires. Cette approche originale a permis d’observer les trajectoires de restauration sur une période exceptionnelle de plus de 150 ans.


Résultats
Premier constat : les mares créées accueillent une flore riche et diversifiée. Le nombre total d’espèces y est globalement comparable à celui observé dans les mares naturelles.
Pour autant, l’analyse fine des trajectoires de restauration révèle des contrastes importants selon l’âge des mares. Les mares récemment créées (moins de 15 ans) ne sont pas encore pleinement restaurées, même si certaines montrent déjà une évolution favorable et se rapprochent des mares de référence. À l’inverse, les mares les plus anciennes (créées au XIXᵉ siècle ou dans les années 1970) apparaissent, pour la plupart, beaucoup plus proches des communautés naturelles.
Ces résultats confirment que la restauration des zones humides est un processus lent. De plus, certaines communautés végétales caractéristiques des mares naturelles restent absentes, ou très rarement observées, dans les mares créées, en particulier les plus rares et menacées. Une analyse complémentaire pourrait permettre de déterminer si cette absence s’explique par des conditions environnementales encore inadaptées ou par des limitations de dispersion des espèces concernées.
Restaurer ne remplace pas la préservation
La création de mares constitue un outil précieux pour recréer des habitats favorables à de nombreuses espèces végétales et renforcer le réseau de zones humides en Camargue. Mais certaines caractéristiques écologiques mettent plusieurs décennies, voire plusieurs siècles, à se reconstituer. Les mares naturelles demeurent donc des réservoirs de biodiversité irremplaçables et des sources essentielles de recolonisation pour les milieux restaurés.
L’étude souligne également l’importance des suivis à long terme : des évaluations réalisées quelques années seulement après une restauration ne permettent pas toujours de mesurer les véritables trajectoires écologiques des écosystèmes, particulièrement dans un contexte de changement climatique. Plus que jamais, restauration et préservation apparaissent comme deux approches complémentaires pour assurer l’avenir des zones humides méditerranéennes.
Référence de la publication :
Fontès H., Grillas P., Dutoit T., Gazaix A., Gaget E., Mesléard F. 2026. Vegetation trajectories over 150 years of temporary ponds created in the Camargue delta (Southern France). Restoration Ecology n/a:e70372. doi: 10.1111/rec.70372