Ce lundi 12 octobre nous avons eu l’honneur d’accueillir Besjana Guri et Olsi Nika, deux défenseurs de l’environnement en Albanie, lauréats du Prix Goldman 2025 – l’équivalent du Prix Nobel de l’environnement. Organisée par l’association SISMAE, leur tournée française a débuté par une escale camarguaise à la Tour du Valat.

Après les avoir reçus au domaine de la Tour, la table ronde a permis de croiser les regards entre nos territoires – la Vjosa en Albanie et la Camargue – pour décrypter les défis de conservation de ces deux deltas en présence du public arlésien. Nos invités albanais ont pu échanger avec Marion Vittecoq, directrice de recherche à la Tour du Valat, et Jean-Luc Moya, membre du collectif THT 13/30, le tout modéré par Jean Jalbert. Lorena Segura Champagnon est également intervenue pour présenter les deux Alertes Rouges déclenchées en Albanie et en Camargue par l’Alliance Méditerranéenne pour les Zones Humides, et a souligné l’importance de la coopération internationale pour apporter soutien et visibilité internationale à des pressions locales.
Les échanges ont mis en lumière les intérêts écologiques et socio-économiques qui touchent à la préservation de la Vjosa et des zones humides camarguaises, deux deltas témoignant d’une richesse écologique et culturelle.

Le succès de la campagne Save the Blue Heart of Europe, qui a permis d’ériger la Vjosa et ses affluents en parc national, repose sur la complémentarité des acteurs mobilisés :
- Les scientifiques ont posé les fondations : lors d’inventaires naturalistes internationaux, auxquels la Tour du Valat a participé en 2019 et 2022, 45 espèces ont été répertoriées pour la première fois en Albanie, dont quatre inédites pour la science. Ces résultats ont démontré l’importance de la Vjosa pour la biodiversité albanaise et méditerranéenne.
- Les juristes ont mobilisé le droit pour contester les projets de barrages hydroélectriques, puis pour définir le statut de protection nationale de la rivière, aujourd’hui classée parc national.
- Les artistes ont donné à la mobilisation une portée que ni les inventaires scientifiques ni les textes de loi ne pouvaient atteindre seuls. Concerts, actions culturelles, engagement de personnalités comme Leonardo DiCaprio : autant de moyens pour sortir la Vjosa des cercles d’experts et en faire une cause populaire, plaçant les pouvoirs publics face à une opinion mobilisée.
- Finalement, le dernier ingrédient de cette campagne repose sur le rôle clé qu’ont joué les médias nationaux et internationaux pour assurer pour la visibilité du mouvement et la diffusion des revendications.
Les menaces de développement d’infrastructures en Albanie ont été mis en perspective avec nos enjeux locaux liés à la multiplication de projets comme la ligne THT. La campagne Save the Blue Heart of Europe s’est ainsi dressée contre la planification d’une quarantaine de barrages hydroélectriques le long de la Vjosa et de ses affluents. Quant à la Révolution des Flamants Roses, ce qui avait commencé comme une contestation isolée en février dernier contre les projets d’aéroport dans la lagune de Narta et de station balnéaire de luxe sur l’île de Sazan, a pris de l’ampleur pour gagner la capitale. Davantage qu’une manifestation pour la protection de l’environnement, c’est une mobilisation pour la démocratie qui se poursuit encore aujourd’hui. Comme l’a expliqué Besjana Guri, la Révolution des Flamants Roses est aussi l’opportunité pour les jeunes albanais de se réapproprier un pouvoir d’agir et de reprendre espoir dans leur futur et un idéal démocratique.
Si le succès de telles mobilisations peut être finalement atteint, comme ce fut le cas pour la protection de la dernière rivière sauvage d’Europe, c’est à l’issue d’un combat de longue haleine qui s’est étalé sur une dizaine d’années. Mais là où la lutte contre les projets d’infrastructures en Albanie s’est soldée par l’élaboration d’un statut de protection en parc national, en Camargue, la dynamique est inverse. Les multiples labels de protection sont déjà présents, ; mais force est de constater que cette protection n’est pas suffisante. Claude Lefort remarquait que la démocratie est un processus permanent, une conquête de chaque instant, qui dépend de la participation active des citoyens. La préservation de nos écosystèmes répond à la même logique : elle est un combat jamais assuré ni achevé.