Fiche de baguage utilisée dans les années 1960 pour renseigner la morphométrie des oiseaux bagués.
Les programmes de baguage constituent depuis plusieurs décennies une source essentielle de données pour l’étude des populations d’oiseaux. Ils permettent notamment de suivre les dynamiques démographiques, l’état corporel des individus ou encore les réponses des espèces aux changements environnementaux comme le chaéngement climatique. La fiabilité des mesures morphométriques recueillies à cette occasion est donc un enjeu central.
Une étude récente, s’appuyant sur des données historiques collectées à la Tour du Valat entre 1952 et 1978, met en évidence l’existence d’imprécisions liés à l’opérateur (la personne qui prend la mesure) lors de mesures morphométriques réalisées dans le cadre de programmes de baguage à long terme. Elle analyse leur ampleur selon la taille des espèces concernées ainsi que selon les caractères morphologiques mesurés.
Des mesures globalement robustes pour la longueur d’aile
L’analyse porte sur 17 818 individus appartenant à 14 espèces d’oiseaux, pour lesquels trois paramètres morphométriques ont été examinés : la longueur de l’aile, la masse corporelle et un indice de condition corporelle.
Les résultats montrent que la longueur d’aile présente une faible variabilité entre opérateurs, avec un écart à la moyenne inférieur à 1 % de la mesure totale. Cette mesure apparaît donc globalement robuste, y compris dans un contexte impliquant de nombreux bagueurs et des relevés réalisés sur une longue période.
Une variabilité plus marquée pour la masse corporelle et l’indice de condition corporelle
À l’inverse, des différences plus importantes entre opérateurs sont observées pour la masse corporelle, avec des écarts pouvant atteindre jusqu’à 10 % de la mesure totale. L’indice de condition corporelle, calculé à partir de la masse et de la taille de l’aile, présente des résultats similaires, reflétant directement cette variabilité.
Ces écarts montrent que certaines mesures sont sensibles à la fois aux caractéristiques des espèces, aux outils utilisés (comme les dynamomètres), et aux pratiques propres à chaque opérateur.
Des effets plus marqués chez les espèces de grande taille
L’étude montre également que les espèces de plus grande taille (par exemple le canard colvert) sont proportionnellement plus affectées par ces variations de mesure. Ce résultat suggère que la taille des individus constitue un facteur déterminant dans l’amplitude des écarts observés entre opérateurs.
Un enjeu pour l’analyse des jeux de données à long terme
Ces résultats rappellent l’importance de prendre en compte les effets liés aux observateurs dans l’analyse de données de baguage à long terme. Ils invitent à porter une attention particulière sur la prise de mesures morphologiques, en particulier chez les grandes espèces.
Au-delà de ce constat, l’étude contribue à mieux documenter les sources de variabilité des données de terrain, un élément essentiel pour améliorer la précision des analyses écologiques basées sur des suivis de longue durée.
Référence de la publication :
Martinais, Y., Gaget, E., Guillemain, M., & Francesiaz, C. (2026). Evidence for a relationship between bird body size and uncertainty in individual morphological measurements at ringing. Bird Study, 1–13. https://doi.org/10.1080/00063657.2026.2686446 [1]
Le 10juillet 1976 était promulguée la loi relative à la protection de la nature votée à l’unanimité. Ce texte fondateur a profondément transformé le droit de l’environnement en consacrant la protection des espèces, des espaces naturels et des équilibres biologiques comme un objectif d’intérêt général. Alors que la crise écologique s’aggrave, cet héritage est aujourd’hui violemment attaqué.
Fruit de plusieurs décennies de travaux scientifiques, de mobilisations associatives et d’engagements citoyens, la loi de 1976 a doté notre pays de principes et dispositifs qui structurent le droit de l’environnement : protection des espèces, réserves naturelles, études d’impact, reconnaissance de la nature comme patrimoine commun.
Cet anniversaire devrait être un moment de célébration d’un nouvel élan. Il s’inscrit au contraire dans une séquence de démantèlement méthodique des outils de protection de la nature construits depuis un demi-siècle, au mépris de l’avenir et de la sécurité des Français – des écosystèmes robustes permettant de mieux faire face aux effets du changement climatique tels que la sécheresse, les canicules ou les inondations – et des engagements internationaux et européens de la France.
Le projet de loi dit « d’urgence agricole » en discussion au Parlement, en est une nouvelle illustration. Retour de néonicotinoïdes, affaiblissement de la protection des zones humides et de la ressource en eau, remise en cause de l’équilibre des instances locales de gouvernance de l’eau, autorisation de tirs d’une espèce protégée, le loup, dans les réserves naturelles et les cœurs de parcs nationaux, etc.
Alors que la participation des citoyens en matière d’environnement est inscrite dans la Constitution depuis 2005, le projet de loi prévoit de réduire et modifier des délais et modalités de recours. Notre démocratie environnementale est ainsi mise à mal et cela va hélas de pair avec le silence des gouvernements face aux les agressions violentes portées à des personnes, associations ou organismes publics (comme l’Office français de la biodiversité) qui servent et défendent la protection de la nature, et tentent de faire respecter l’état de droit.
La France ne peut pas célébrer un texte fondateur tout en organisant son effacement. Face à l’urgence écologique, l’anniversaire de la loi de 1976 doit être l’occasion de renouer avec l’esprit qui a permis son adoption à l’unanimité des parlementaires : celui d’une vision de long terme, fondée sur les connaissances scientifiques au service de l’intérêt général.
Depuis des décennies, et pour certaines associations depuis plus de cent ans, le monde associatif naturaliste a su mobiliser une part significative de la population et de nombreux experts pour connaître la biodiversité, développer des actions originales pour la préserver et la faire connaître, et venir en appui aux services de l’État. C’est ainsi que s’est constitué un remarquable réseau d’aires protégées. C’est tout cet effort collectif, réparti sur plus de trois générations, au bénéfice non pas d’intérêts privés mais de l’intérêt général qui est aujourd’hui remis en question, alors que la biodiversité continue de s’effondrer. Disparition de 32,5% des populations d’oiseaux communs des milieux agricoles depuis 2001, de 70% des haies depuis 2050, de 50% des zones humides dans les dernières décennies…
Nous, engagés dans la protection et la restauration de la nature au bénéfice de l’ensemble de la société, affirmons que la protection de la nature n’est ni un luxe ni une nostalgie : elle est une exigence vitale, démocratique, éthique et civilisationnelle. Protéger la nature, c’est donner à l’humanité plus d’assurance pour l’avenir.
Albanie : une dynamique inédite pour renforcer la préservation des écosystèmes dunaires de Divjaka-Karavasta
Les 9 et 10 juin 2026, la Tour du Valat et le Conservatoire du littoral, membres du Consortium Méditerranéen pour la Biodiversité (CMB), ont réalisé une mission de suivi dans le Parc national de Divjaka-Karavasta (DKNP), en Albanie, dans le cadre du projet RESCOM.
Consacrée aux écosystèmes dunaires, encore peu étudiés et souvent sous-estimés en Albanie malgré leur forte valeur écologique, cette mission a réuni les équipes du RAPA-Fier (gestionnaire du site), de l’ONG PPNEA[7], en charge du diagnostic écologique, ainsi que plusieurs acteurs locaux.
Les visites de terrain ont permis de partager les premiers résultats du diagnostic, qui confirment la richesse écologique du site, notamment avec l’identification d’une zone de nidification de la Sterne naine nécessitant une attention particulière. Les échanges ont également mis en évidence les principales pressions exercées sur les dunes, en particulier la circulation non maîtrisée des véhicules et des visiteurs.
Un atelier de concertation a ensuite rassemblé les partenaires techniques, la municipalité de Divjakë, des représentants des pêcheurs et des opérateurs touristiques afin d’identifier des solutions adaptées au contexte local. Parmi les pistes envisagées figurent la canalisation des accès, l’aménagement de zones de stationnement, la protection des secteurs les plus sensibles et l’accompagnement des activités touristiques vers des pratiques plus respectueuses de l’environnement.
Cette démarche témoigne d’une volonté commune de concilier préservation des habitats naturels, qualité paysagère et développement local. Les partenaires poursuivront leurs travaux dans les prochains mois afin de finaliser le diagnostic écologique et de définir une action pilote qui pourrait être mise en œuvre à partir de 2027.
La mission a également permis de visiter les travaux de replantation forestière soutenus par RESCOM[8] sur deux hectares dans les collines environnantes, mis en œuvre par l’ONG Iliria, ainsi que les activités de restauration de l’ilot de nidification du Pélican frisé dans la lagune de Karavasta, unique site de reproduction de l’espèce en Albanie, pilotées par l’ONG AOS.
En parallèle, AOS a organisé et animé le 17 juin un atelier technique en ligne rassemblant plusieurs experts internationaux afin de discuter des résultats de l’étude de faisabilité en cours pour la conservation et la restauration de l’îlot à long terme, face au changement climatique qui accentue les risques d’érosion et de submersion. Les échanges ont permis d’enrichir l’étude et d’orienter les futures actions de conservation.
Zones humides & Loi d’urgence agricole : les acteurs de terrains sont atterrés
Le projet de loi d’urgence agricole actuellement en discussion prévoit un affaiblissement sans précédent de la protection des zones humides. Une mesure peu médiatisée, qui va pourtant aggraver durablement la qualité de vie des Français.
À l’heure du changement climatique, des canicules et des inondations catastrophiques, les zones humides sont de précieux outils d’adaptation pour préserver la santé des territoires et celle des humains. Ces territoires de marais, de tourbières, d’étangs nous protègent des sécheresses et des inondations, nous fournissent une eau de qualité, tout en participant à atténuer le changement climatique.
Ce sont ces services essentiels que le législateur a voulu préserver à travers la loi sur l’eau de 1992. Ce cadre de protection n’est pas un frein : c’est un outil de dialogue et de sécurisation des projets. Depuis de nombreuses années, gestionnaires d’aires protégées, collectivités et associations travaillent aux côtés des agriculteurs, premiers usagers et gestionnaires de ces milieux, pour chercher des solutions équilibrées et soutenir des pratiques conciliant production agricole, maintien de la ressource en eau et préservation de la biodiversité. Le cadre actuel permet le maintien d’activités agricoles compatibles avec ces milieux, telles que l’élevage extensif.
Nos organisations déplorent que des cas isolés de blocage ou de complexité administrative, bien identifiés et souvent déjà traités localement, soient aujourd’hui érigés en justification d’un assouplissement généralisé. Ce raisonnement conduit à un affaiblissement du cadre de protection pourtant essentiel, là où l’approche au cas par cas a démontré son efficacité.
Nous nous inquiétons également d’une dévalorisation de l’expertise scientifique et technique, qui remet en cause des décennies de suivis et de cartographie des zones humides mais aussi de retours d’expérience sur leur gestion. De nombreux arguments avancés en faveur d’un affaiblissement des protections reposent sur des contre-vérités : non, il n’y a pas 30% du territoire classé en zones humides ; non, des départements entiers ne sont pas classés en zone humide.
Ce projet ne simplifie pas : il désorganise et fracture. Il ajoute de nouvelles dérogations qui complexifient le dispositif et le rendent illisible et inapplicable. Il affaiblit les dynamiques locales en opposant des acteurs qui avaient appris à travailler ensemble et ouvre la voie à des conflits plus durs.
Il entre en contradiction avec les objectifs fixés par l’État, qui s’est engagé à restaurer 50 000 ha de zones humides d’ici 2030 : comment y parvenir si on facilite leur destruction ?
Nous appelons les décideurs à rejeter ce texte, et à ouvrir un véritable échange avec les praticiens de terrain afin de construire des solutions adaptées.
Chaque matin, de mai à juillet, Alana Bell enfile ses waders et se rend dans les marais et canaux du domaine de la Tour du Valat, à la recherche de cistudes. Cette petite tortue noire à tâches jaunes est la seule espèce de tortue d’eau douce naturellement présente dans une grande partie de l’Europe. Malheureusement, cette espèce est aujourd’hui menacée : la destruction et la dégradation des zones humides, son habitat naturel, constituent les principales causes de son déclin à l’échelle de son aire de répartition.
C’est pour mieux protéger cette espèce que la Tour du Valat lance, en 1997, un programme de suivi des populations de cistudes[9] à l’échelle de son domaine. Trente ans plus tard, cette campagne se poursuit, et a permis d’approfondir les connaissances globales liées à l’espèce.
« A la Tour du Valat, ce suivi individuel à long terme est le deuxième plus ancien, après celui sur les flamants roses. Et, à l’échelle de l’Europe, il s’agit du plus vieux programme de Capture-Marquage-Recapture consacré aux cistudes qui soit toujours en cours ! » selon Anthony Olivier, Ingénieur d’études porteur de ce projet à la Tour du Valat
Si le suivi scientifique a débuté en 1997, les premiers marquages d’individus à la Tour du Valat ont été menés par Alan Johnson en 1976. Des débuts précieux puisque, lors des campagnes récentes, des cistudes marquées il y a cinquante ans ont été retrouvées vivantes. C’est le cas de la cistude n°14, marquée en 1976. Âgée de plus de 50 ans, cette femelle est, à ce jour et à notre connaissance, le plus vieil individu de l’espèce connu à l’état sauvage.
Mais l’étude des cistudes ne nous informe pas que sur l’espèce en elle-même : en effet, sa longévité et sa grande sédentarité en font une espèce « sentinelle », capable de témoigner des variations présentes dans son milieu aquatique. Ainsi, des articles issus de la thèse de Leslie-Anne Merleau ont démontré la multi-contamination de ces populations de Cistude d’Europe de la Réserve de la Tour du Valat par des éléments traces métalliques[14] (métaux lourds), des résidus de pesticides[15] et des polluants organiques [16](PCB, phtalates, HAP) présents dans les eaux des roubines et marais de Camargue.
La continuité de ce suivi unique doit beaucoup à l’engagement de jeunes chercheur·euses, d’étudiant·es et de volontaires en Service civique et/ou issu·es du Corps Européen de Solidarité. Chaque année, un·e volontaire référent·e assure la réalisation des opérations de terrain sous la responsabilité d’Anthony Olivier. Depuis 1997, ce sont ainsi plusieurs dizaines de jeunes qui ont participé à ces campagnes, contribuant à la collecte de données sur les 1722 cistudes marquées à ce jour sur le domaine de la Tour du Valat.
Pour beaucoup, cette expérience constitue une première immersion dans le travail scientifique de terrain. Ils et elles apprennent à observer, à collecter des données de manière rigoureuse, et à interagir avec des animaux sauvages en limitant le dérangement au maximum. Au-delà des gestes techniques, c’est une approche globale qui est transmise : celle des protocoles scientifiques, de la patience qu’exige l’observation du vivant, et de la responsabilité qui accompagne l’accès à des espaces naturels préservés comme ceux des réserves naturelles.
« Pendant l’année que j’ai passée à la Tour du Valat, le suivi des cistudes a été mon plus gros projet de terrain. Grâce à l’encadrement d’Anthony, j’ai pu découvrir une partie du monde scientifique que je ne connaissais pas. C’était merveilleux de découvrir cette espèce de près, jour après jour. J’ai été ravie de contribuer à ce projet, et notamment de pouvoir observer de près des individus comme la cistude numéro 14, identifiée il y a cinquante ans. »
Témoignage d’Alana Bell, volontaire du Corps européen de solidarité (CES)
Découvrez le suivi cistudes en vidéo avec le DIDADOC des étudiants de l’école MoPA :
Plaidoyer : quand l’accélération des projets met les zones humides sous pression
Des grands projets d’infrastructure en Camargue aux évolutions législatives en France et en Europe, plusieurs décisions récentes interrogent la place accordée aux enjeux environnementaux dans les politiques publiques. Pour la Tour du Valat, ces débats rappellent l’importance de prendre pleinement en compte les services rendus par les zones humides et les connaissances scientifiques disponibles avant toute décision susceptible d’affecter durablement ces écosystèmes essentiels à la biodiversité et aux sociétés humaines.
En Camargue, le projet de ligne très haute tension entre Fos-sur-Mer et le Gard a franchi une nouvelle étape le 13 mai dernier, avec l’engagement de la procédure d’instruction de sa déclaration d’utilité publique par le ministère chargé de l’Énergie. En réaction, quinze organisations de protection de la nature et de la société civile, dont la Tour du Valat, ont lancé un appel solennel à l’État, rappelant que la Camargue ne peut être sacrifiée au nom de la souveraineté énergétique.
Une concertation publique est ouverte du 15 juin au 15 juillet concernant le projet de ligne très haute tension Fos–Jonquières. Cette étape permet d’adapter les documents d’urbanisme au projet. Chacun peut y participer et donner son avis : votre contribution compte !
D’autres projets, comme le contournement autoroutier d’Arles ou le pont de Bacarin, sont susceptibles d’avoir des impacts directs sur la Camargue. Pourtant, ce territoire abrite des espaces naturels reconnus à l’échelle internationale.
L’analyse des effets cumulés[19] de ces projets d’infrastructure souligne notamment des risques importants en matière d’artificialisation des sols, d’atteinte aux zones écologiques sensibles et de pression sur la ressource en eau.
Au-delà des impacts environnementaux, la question démocratique interpelle également. Plusieurs recommandations issues du débat public organisé par la Commission nationale du débat public (CNDP) restent peu prises en compte et les appels à explorer des solutions alternatives moins impactantes ne trouvent pas d’écho. Cette situation résonne avec le projet de contournement autoroutier d’Arles : malgré les réserves et l’avis défavorable du commissaire enquêteur[20] sur plusieurs aspects du dossier, le porteur de projet semble déterminer à avancer.
Ces accélérations locales reflètent une tendance plus générale où les enjeux de biodiversité peinent à trouver leur place face aux sujets économiques et productifs.
À l’échelle nationale, le projet de Loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles en est une illustration. Certaines dispositions, notamment l’article 7, impactant directement les zones humides, suscitent de fortes inquiétudes. La Tour du Valat, aux côtés d’autres organisations, suit attentivement les débats et se mobilise, via des notes d’enjeux et des sollicitations auprès des parlementaires, à chaque étape législative. En savoir plus sur la note d’enjeux[21]
Le texte en discussion reflète une vision persistante des zones humides comme des contraintes à la production agricole. Pourtant, leur rôle est aujourd’hui largement documenté : elles contribuent à la résilience de la ressource en eau, limitent les effets des événements climatiques extrêmes et stockent du carbone.
À l’échelle européenne, les signaux sont tout aussi contrastés. Après un précédent mandat marqué par les ambitions du Green Deal, plusieurs textes structurants pourraient être réexaminés dans le cadre de l’ « omnibus environnement », notamment la directive-cadre sur l’eau[22], ainsi que les directives Habitats et Oiseaux.
A Bruxelles également, les discussions relatives à la restriction de l’usage du plomb dans les munitions de chasse et les équipements de pêche, sont un enjeu majeur pour les oiseaux d’eau et les zones humides. La Tour du Valat, qui travaille de longue date sur le sujet du saturnisme et de la chasse au plomb en Camargue suit attentivement les débats et contribue au plaidoyer en faveur de son interdiction avec ses partenaires tels que Wetlands International et Birdlife.
Dans un contexte politique mouvant, une conviction demeure : les zones humides ne peuvent continuer à être considérées comme des variables d’ajustement. Face aux défis climatiques, à l’érosion de la biodiversité et aux tensions croissantes sur l’eau, elles constituent au contraire une partie essentielle de la solution.
Lac Tchad : une récente étude scientifique révèle l’une des plus importantes concentrations d’oiseaux d’eau d’Afrique
La nouvelle étude scientifique « Monitoring major biodiversity stronghold in war zones: model predicts Lake Chad remains Africa’s most important wetland for waterbirds » parue dans la revue PNAS estime que le lac Tchad abrite près de 2,5 millions d’oiseaux d’eau, faisant de cette zone humide l’un des plus importants refuges pour l’avifaune en Afrique. Menée dans une région marquée par l’insécurité, cette recherche montre également que certaines zones de conflit peuvent, de manière inattendue, devenir des refuges pour la biodiversité.
Le lac Tchad est souvent évoqué pour les défis sécuritaires, humanitaires et climatiques auxquels il est confronté. Mais une nouvelle étude internationale met en lumière une autre réalité : celle d’un écosystème exceptionnel qui continue d’abriter une biodiversité remarquable malgré les conflits qui affectent la région depuis plus d’une décennie.
Grâce à des relevés aériens réalisés selon des protocoles rigoureux et à des techniques avancées de modélisation spatiale, les chercheurs de la Tour du Valat et de l’Office Français de la biodiversité-OFB en partenariat avec l’ONG Wings for Conservation et la Direction de la Faune et des Aires Protégées du Tchad ont obtenu les premières estimations complètes des populations d’oiseaux d’eau du lac Tchad depuis 2008.
Le résultat est spectaculaire : environ 2,48 millions d’oiseaux d’eau fréquenteraient le site, ce qui en ferait probablement la plus importante concentration d’oiseaux de zones humides du continent africain.
Un refuge inattendu pour la faune sauvage
Contrairement aux idées reçues, les chercheurs ont constaté que certaines espèces ont maintenu, voire augmenté leurs effectifs au cours des dernières années. Plusieurs zones affectées par les conflits présentent même des densités animales plus élevées que des secteurs plus accessibles.
Cette situation pourrait s’expliquer par un phénomène d’«effet refuge ». La diminution de certaines activités humaines — pêche, pâturage ou chasse — pourrait avoir créé des conditions favorables à la faune sauvage.
Les scientifiques soulignent toutefois que ces résultats encourageants ne doivent pas masquer une réalité plus contrastée. Si certaines espèces semblent encore tirer leur épingle du jeu, quelques-unes connaissent des déclins préoccupants, rappelant que cet écosystème d’importance mondiale demeure vulnérable et nécessite une vigilance accrue.
Est-il possible de réaliser des suivis dans une zone de conflit ?
Le lac Tchad était largement reconnu comme une zone d’accueil pour les oiseaux d’eau migrateurs par le passé au même titre que le delta intérieur du Niger au Mali. En raison des conflits et des problèmes d’insécurité qui en découlent, les suivis scientifiques et notamment le programme mondial de suivi des oiseaux d’eau, permettant de suivre la taille des populations, n’a pas eu lieu depuis les années 2000.
Or sans les données écologiques de ces zones majeures, les tailles et les tendances des populations d’oiseaux sont difficiles à estimer.
« Grâce à un échantillonnage aérien adapté couplé à la modélisation spatiale, nous avons pu estimer les abondances de faune sauvage sur de vastes territoires difficilement accessibles tout en limitant les risques pour les observateurs. » précise Pierre Defos du Rau, un des auteurs de l’étude.
Un enjeu mondial pour la biodiversité et la sécurité alimentaire
Le lac Tchad joue un rôle essentiel pour les oiseaux migrateurs qui traversent chaque année l’Afrique, l’Europe et l’Asie. La conservation de cette zone humide est donc un enjeu international.
Au-delà de son importance écologique, le site contribue également aux moyens de subsistance des populations locales. Les oiseaux d’eau et les ressources associées aux zones humides participent directement à la sécurité alimentaire de nombreuses communautés riveraines.
Un appel à une protection internationale renforcée
Face à ces résultats, les chercheurs appellent à renforcer la protection du lac Tchad à travers la création d’une aire protégée de grande envergure et l’inscription du site au patrimoine mondial.
Ces suivis scientifiques permettent de mieux comprendre l’évolution des populations animales et d’orienter les futures stratégies de conservation.
Alors que les zones humides disparaissent partout dans le monde à un rythme alarmant, le lac Tchad apparaît plus que jamais comme un patrimoine naturel d’une importance mondiale exceptionnelle, dont la préservation est essentielle pour la biodiversité et les communautés locales.
Référence bibliographique
Defos du Rau P., Godeau U., Carenton N., Dias J., Wachoum A.S., Trolliet B., Baddour K., Chaibo A., Morin G.P., Portier B., Suet M., Tormos T., Mondain-Monval J.-Y., Deschamps C. 2026. Monitoring major biodiversity stronghold in war zones: Model predicts Lake Chad remains Africa’s most important wetland for waterbirds. Proceedings of the National Academy of Sciences 123:e2603538123. doi: 10.1073/pnas.2603538123[23]
Les nouvelles cuvées 2025 de la ferme agroécologique de la Tour du Valat sont arrivées !
Cette année, les vins de la Tour du Valat se réinventent avec une identité visuelle entièrement repensée. Dune, Plume, Roseau, Élégante, Doré, Étoilé, Pourpré Sauvage, Immortelle ou encore Sultane : derrière chaque nouvelle cuvée se cache une espèce ou un habitat naturel emblématique des zones humides camarguaises.
Cultivées en agriculture biologique, ces cuvées puisent leur caractère dans un terroir où agriculture et nature s’enrichissent mutuellement. Au Mas du Petit Saint-Jean, les vignes évoluent au rythme des équilibres naturels : enherbement des parcelles, éco-pâturage par des brebis, haies favorables aux pollinisateurs, nichoirs à chauves-souris pour réguler naturellement les ravageurs, vendanges manuelles et pratiques agroécologiques adaptées aux enjeux de demain. Certains cépages ont d’ailleurs été sélectionnés pour leur résilience face au changement climatique.
Le résultat ? Des cuvées confidentielles, vinifiées sur place, qui racontent l’histoire des espèces et des milieux qu’elles contribuent à protéger.
Au-delà du plaisir à déguster de bons vins, chaque bouteille soutient les actions de la Tour du Valat, institut de recherche engagé depuis plus de 70 ans pour la conservation des zones humides méditerranéennes.
Plume fait écho aux flamants roses qui peuplent les étangs camarguais. Léger, frais et convivial, il accompagne parfaitement les moments de partage sous le soleil méditerranéen. Rajouter accord mets vins.
Étoilé, rosé de saignée aux arômes plus intenses, il emprunte son nom au Butor étoilé, un oiseau discret et emblématique des zones humides qui trouve refuge dans les roselières. Une cuvée de caractère, à l’image de l’espèce qui l’inspire.
La ferme agroécologique de la Tour du Valat : deux sites en Camargue
Implantée au cœur de la Camargue, la Tour du Valat gère deux sites complémentaires dédiés à la recherche, à la conservation et à l’agroécologie.
Le domaine principal, situé au Sambuc (Arles), s’étend sur 2 817 hectares dont une partie est classée en Réserve naturelle régionale. Il associe protection de milieux naturels remarquables (marais temporaires, sansouïres, prés salés, montilles) et activités agricoles traditionnelles, avec de l’élevage extensif de bovins et chevaux Camargue ainsi que des cultures biologiques de riz, blé et foin. Ce territoire abrite une biodiversité exceptionnelle : plus de 590 espèces de plantes, 300 espèces d’oiseaux et plus de 1 600 espèces d’invertébrés.
En Camargue gardoise, le Mas du Petit Saint-Jean (101 hectares) constitue un site exemplaire où agriculture et biodiversité coexistent, s’enrichissent et se renforcent. Il combine gestion d’espaces naturels productions agricoles diversifiées (vigne, agroforesterie, pré-vergers,) et site vitrine afin de démontrer la compatibilité entre activité agricole et préservation de la biodiversité.
3 Questions à Olivier Thérond, coordinateur du développement de la plateforme MAELIA
Agronome féru de modélisation, Olivier Thérond est le coordinateur du développement de la plateforme MAELIA. Il répond à nos questions sur les prochains défis scientifiques de MAELIA-Delta, les perspectives de déploiement du modèle sur d’autres territoires et l’importance des échanges avec les acteurs locaux pour concevoir un outil d’aide à la décision au plus près des réalités de la Camargue.
1/ Quels sont les prochains défis scientifiques pour rendre MAELIA-Delta encore plus proche de la réalité du terrain ?
MAELIA vise à intégrer les connaissances académiques et locales sur la structure et les dynamiques des systèmes écologiques et socio-économiques et de leurs interactions. Dans sa version actuelle, MAELIA-Delta représente les interactions entre agriculture et flux d’eau journaliers dans les parcelles sous influence du climat. Pour atteindre notre objectif de modélisation de la Camargue, il nous reste à intégrer la représentation des flux d’eau dans les canaux d’irrigation et de drainage, leurs relations avec les lagunes et marais, et la dynamique des espèces d’oiseaux et de poissons sur lesquels se concentrent les enjeux de conservation. Nous avons déjà la plupart des briques nécessaires à ces extensions de modélisation, tout l’enjeu maintenant est de les relier, de manière cohérente. Il nous restera alors à permettre à MAELIA-Delta de quantifier des indicateurs de gestion qui font sens pour les acteurs camarguais.
2/ Pensez-vous que cette approche pourrait être transposée à d’autres territoires confrontés aux mêmes enjeux ?
Nous avons pensé les développements pour qu’ils soient le plus génériques possibles, c.-à-d. qu’ils puissent être appliqués sur tout territoire dont les caractéristiques générales sont du même ordre que celles de la Camargue : flux d’eau naturels et pilotés par les hommes, dynamiques hydrosalines qui émergent des interactions entre hydrologie et agriculture irriguée… MAELIA-Delta a donc vocation à être appliquée dans d’autres deltas pour accompagner les acteurs locaux à définir les modalités d’une gestion équilibrée de l’eau. Mais chaque chose en son temps, comme expliqué ci-avant, nous prévoyons d’abord de prolonger les développements avant de déployer le modèle sur d’autres territoires.
3/ Comment les échanges avec les gestionnaires et les acteurs locaux ont-ils influencé le développement du modèle ?
Comme dans tout processus de modélisation visant à l’aide à la décision, les enjeux portés par les parties prenantes de la gestion d’un territoire déterminent et cadrent les développements. Dans le cadre de la thèse de Rose Rodier[1][26], nous avons mis en œuvre une démarche de modélisation conceptuelle fondée sur la collecte et la formalisation des connaissances des experts locaux sur ces enjeux. Ce modèle conceptuel nous a permis de préciser finement les objectifs de la modélisation c.-à-d. les entités et processus à représenter, les scénarios à simuler, les indicateurs à évaluer. La trajectoire de modélisation a donc été structurée pour répondre à ces besoins ; c’est le gage de la pertinence de l’outil pour répondre aux questions portées par les acteurs camarguais.
Le delta du Rhône est un socio-écosystème complexe où l’eau façonne tout : les paysages, la biodiversité, les activités humaines et les services écosystémiques dont dépend la société. Agriculture, milieux naturels et usages de l’eau interagissent en permanence au sein d’un système vivant et en constante évolution.
Mais, dans un contexte de changements globaux, cet équilibre subtil est aujourd’hui soumis à de fortes tensions. Les facteurs anthropiques (choix de gestion de l’eau dans les espaces agricoles et naturels, types des cultures) et climatiques (sécheresses prolongées, précipitations intenses, hausse du niveau marin…) influencent directement l’équilibre hydro-salin, un paramètre central qui conditionne la dynamique des habitats et des espèces, des activités humaines et des services écosystémiques associés.
Pour mieux comprendre ces interactions complexes, la Tour du Valat et l’INRAE ont lancé en 2022 le développement de MAELIA-Delta, un modèle informatique inédit. Son objectif : simuler les relations entre agriculture, gestion de l’eau, biodiversité et services écosystémiques en milieu deltaïque, en intégrant le rôle central de la dynamique hydro-saline.
Au-delà de la recherche, cet outil est pensé comme un support d’aide à la décision. Il permettra d’explorer collectivement différents scénarios de gestion de l’eau et d’en mesurer les conséquences, afin d’éclairer des choix partagés face à des enjeux majeurs comme le changement climatique ou l’évolution du coût de l’énergie.
L’Île de Camargue, une grande diversité de paysages et d’usages
En Camargue, l’eau est partout et tout dépend d’elle. Les paysages, la biodiversité et les activités humaines sont étroitement liés dans un équilibre délicat.
Ce territoire est composé d’une grande mosaïque de milieux naturels (environ 70% : lagunes, marais, sansouïres, prairies, boisements…) et de zones agricoles (environ 25% : riziculture, maraîchage, élevage extensif de chevaux et de taureaux, viticulture). Cette diversité de paysages, façonnée par des contrastes de salinité et de disponibilité en eau douce, fait de la Camargue un haut lieu de la biodiversité en France. On y observe un grand nombre d’espèces, dont certaines d’intérêt patrimonial majeur.
Le delta est notamment un refuge essentiel pour un très grand nombre d’oiseaux d’eau. Tout au long de l’année, il accueille de nombreuses espèces, dont les emblématiques flamants roses avec l’une des plus importantes colonies de reproduction de Méditerranée. En hiver, la Camargue devient une zone d’accueil importante pour les grues, les oies et les canards, ainsi que pour de nombreux passereaux.
Cette richesse naturelle est protégée par un ensemble d’espaces aux statuts de protection variés : protection foncière (Conservatoire du Littoral, Espaces Naturels Sensibles, …), réglementaire (Réserve Nationale et Réserves Naturelles Régionales, Parc Naturel Régional, Natura 2000), labels (RAMSAR, Réserve de Biosphère UNESCO). Mais ces espaces protégés ne sont pas isolés : ils cohabitent avec des activités agricoles bien implantées, avec une prédominance du blé et du riz (en 2023 68% des cultures, source SIT PNRSud 2026). Des augmentations des cultures maraichères et fourragères sont observées depuis une vingtaine d’années, ces dernières pour répondre aux besoins de l’élevage (pâturage, fauchage) et pour leurs propriétés (e.g. Luzerne) en faveur de l’amélioration des sols et de leur rôle dans la rotation des cultures (riz/blé) (SIT PNRSud, 2026). L’élevage extensif de taureaux et de chevaux fait également partie intégrante du paysage camarguais, contribuant à son identité culturelle, à sa biodiversité et à son attractivité touristique.
Un territoire structuré par la circulation de l’eau
Derrière ces paysages, un élément joue un rôle central : la façon dont l’eau circule dans le delta. Le fonctionnement de la Camargue dépend à la fois de la pluie, de l’évaporation, des échanges avec la mer et le souterrain, mais aussi des apports d’eau douce prélevée dans le Rhône – endigué depuis le 19è siècle.
Cette eau transite via un réseau complexe de canaux agricoles d’irrigation et de drainage. Une partie est à nouveau pompée et renvoyée dans le Rhône, tandis que l’autre s’écoule jusqu’à plusieurs systèmes d’étangs et de lagunes, impactant leur fonctionnement hydro-salin, avec des conséquences pour la biodiversité et plusieurs activités économiques (pêche, chasse…).
Ainsi, en Camargue, une grande partie des habitats naturels, des espèces et des activités humaines dépend directement de la manière dont l’eau est répartie entre les différents usages du territoire. Dans un système aussi interconnecté, les conséquences des changements sont souvent difficiles à anticiper : une évolution des pratiques agricoles, une succession d’années plus sèches ou une modification de la gestion des canaux peuvent produire des effets en cascade sur les sols, les lagunes, la biodiversité et les activités humaines. Comprendre ces interactions à l’échelle de l’ensemble du delta nécessite donc un outil capable de représenter simultanément l’eau, les usages et les écosystèmes.
Schéma simplifié de l’Île de Camargue, entre les deux bras du Rhône. Les ouvrages hydrauliques et stations de pompage sur les digues du Rhône et de la mer conditionnent les échanges d’eau douce et d’eau salée entre les bassins versants, composés d’une matrice mêlant milieux agricoles, zones humides naturelles et marais de chasse, et les systèmes lagunaires au sud.
MAELIA-Delta : un modèle pour mieux anticiper l’avenir de la Camargue
Comment les évolutions de l’agriculture, du climat ou de la gestion de l’eau pourraient-elles transformer la Camargue dans les années à venir ?
Pour répondre à cette question, la Tour du Valat et l’INRAE développent depuis 2022 MAELIA-Delta, un modèle numérique capable de simuler la dynamique des interactions entre l’allocation de la ressource en eau dans les bassins versants agricoles et les milieux naturels, les activités agricoles, les principaux services écosystémiques et plusieurs espèces emblématiques du territoire.
Concrètement, cet outil permet de tester différents scénarios d’évolution du territoire : changement des pratiques agricoles, épisodes de sécheresse, évolution des politiques de gestion de l’eau… L’objectif n’est pas de prédire l’avenir, mais d’explorer ses possibles. Et ainsi d’aider à mieux anticiper les conséquences des changements à venir sur le fonctionnement du delta dans son ensemble : aussi bien sur les milieux naturels que sur les activités humaines qui en dépendent.
Les simulations s’intéressent notamment à plusieurs bénéfices que les écosystèmes apportent au territoire :
les services d’approvisionnement liés à l’agriculture, la saliculture, l’élevage et la pêche ;
les services de régulation, avec une attention spécifique portée à l’atténuation des risques de sécheresse et de salinisation ;
les services culturels, associés à des habitats (comme les rizières) et à des espèces (comme le Flamant rose) emblématiques, qui portent une forte valeur symbolique pour le territoire.
[29]Illustration de différentes données spatialisées utilisées dans la représentation numérique spatialisée de l’Île de Camargue. Sous-représentation R1 : emprise de l’Ile de Camargue ; R2 : zones météorologiques (source : Météo France) ; R3 : typologie des sols (Source : GIS Sol et Société Canal de Provence); R4 : occupations du sol (Source : Géoservices et Données du PNR Camargue) ; R5 : Unités de Réponse Hydrologique (« HRU ») ; R6 : parcelles agricoles (Source : Registre Parcellaire Graphique); R7 : réseau de canaux hydrauliques. D’après Moulin (2024).
Des connaissances du terrain au modèle numérique
Pour construire MAELIA-Delta, les chercheurs ont d’abord cherché à identifier les principaux mécanismes qui relient l’eau, les activités humaines et la biodiversité. Dans le cadre de la thèse de Rose Rodier[28], un important travail d’analyse a permis d’identifier les interactions entre la gestion de l’eau, les activités agricoles, les milieux naturels et certaines espèces emblématiques du territoire, notamment les poissons et les oiseaux. Cette étape a été essentielle pour identifier les processus qui influencent le fonctionnement du delta et qui doivent être intégrés au modèle afin de produire des simulations réalistes. L’objectif : disposer d’un outil capable de représenter les liens parfois invisibles qui unissent les différents usages de l’eau et les écosystèmes camarguais.
À partir des données disponibles à l’échelle de l’Île de Camargue, les chercheurs ont construit une représentation numérique spatialisée du territoire afin de reproduire et d’analyser les processus mis en évidence dans le cadre de la thèse.
Adapter un outil existant aux spécificités de la Camargue
MAELIA (pour Multi-agent Modelling of socio-Agro-Ecological systems for Landscape Integrated Assessment) est une plateforme d’évaluation et de modélisation pour représenter les interactions spatio-temporelles entre les activités agricoles, la ressource en eau et sa gestion à l’échelle d’un bassin versant.
L’outil s’appuie sur une représentation détaillée du territoire (parcelles agricoles, exploitations, réseaux hydrauliques, zones naturelles, etc.) et sur une série de modèles couplés capables de reproduire les processus écologiques ainsi que les processus décisionnels mis en place par les acteurs locaux. Il peut ainsi évaluer les conséquences de différents scénarios en termes d’impacts socio-économiques et environnementaux, comme la disponibilité de l’eau, les rendements agricoles, la qualité des sols…
Mais la Camargue présente des caractéristiques particulières qui n’étaient jusqu’à présent pas prises en compte dans MAELIA. Contrairement aux bassins versants pour lesquels l’outil avait été conçu, il s’agit d’un territoire deltaïque où les équilibres entre eau douce et eau salée jouent un rôle déterminant. Les remontées de nappes, les phénomènes de salinisation des sols ou encore le fonctionnement du système lagunaire du Vaccarès influencent fortement les activités agricoles et les écosystèmes.
Que peut d’ores et déjà simuler MAELIA-Delta?
Depuis 2022, les équipes de la Tour du Valat et de l’INRAE travaillent donc à adapter MAELIA à ces spécificités. Plusieurs modules ont été développés, notamment pour représenter la culture du riz et ses pratiques d’irrigation, les dynamiques hydro-salines propres aux deltas, l’impact du sel sur les rendements agricoles, ainsi que le rôle central du système lagunaire du Vaccarès dans la gestion de l’eau à l’échelle de l’île de Camargue.
Interface de MAELIA-Delta pour l’Ile de Camargue.
Suite aux développements réalisés par Rose Rodier dans le cadre de sa thèse la version actuelle de MAELIA-Delta peut d’ores et déjà être utilisée pour simuler la dynamique hydro-saline de l’hydrosystème Vaccarès dans différents contextes : aménagements hydrauliques envisagés, adaptation des règles de gestion pour l’ensemble des ouvrages existants, ou encore visualisation des conséquences de différents scénarios d’évolution climatique (montée du niveau marin, augmentation de l’évaporation, …). Ces simulations peuvent notamment apporter des éléments d’aide à la décision pour différents projets territoriaux, comme le Plan de Sauvegarde du Vaccarès. MAELIA-Delta permet ainsi de simuler, à l’échelle de l’île de Camargue, les impacts croisés de différents scénarios de gestion et d’évolution climatique sur les besoins en eau des cultures, la salinité des sols et les rendements agricoles, notamment dans le contexte d’une remontée du sel dans le Grand et le Petit Rhône.
Que reste-t-il à faire ?
Plusieurs développements, qui seront intégrés dans de futurs projets, sont encore nécessaires pour atteindre l’objectif fixé d’une modélisation intégrée de la gestion de l’eau à l’échelle de l’Ile de Camargue, comme une meilleure description du fonctionnement des canaux hydrauliques et des espaces naturels, la modélisation des marais de chasse, ainsi que des liens avec les dynamiques des espèces végétales et animales.
Dans un territoire où chaque décision liée à l’eau peut avoir des répercussions sur l’agriculture, les lagunes, la biodiversité ou les activités économiques, disposer d’un outil capable d’explorer les conséquences de différents choix représente un atout majeur. En aidant à mieux comprendre les interactions qui façonnent le delta, MAELIA-Delta contribue à préparer la Camargue aux défis des décennies à venir.
Bibliographie
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Moulin, Aurore. 2024. « Conception d’une représentation numérique et spatialisée pour la modélisation intégrée de l’île de Camargue ». Mémoire de Master, Université de Montpellier / Montpellier SupAgro. 43 pages.
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Therond, O., Sibertin-Blanc, C., Lardy, R., Gaudou, B., Balestrat, M., Hong, Y., Louail, T., Nguyen, V.B., Panzoli, D., Sanchez-Pérez, J.-M., Sauvage, S., Taillandier, P., Vavasseur, M., Mazzega, P., 2014. Integrated modelling of social-ecological systems: The MAELIA high-resolution multi-agent platform to deal with water scarcity problems. Presented at the 7th International Environmental Modelling and Software Society (iEMSs 2014), International Environmental Modelling and Software Society, p. 1.
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De nouvelles recherches montrent comment la gestion des espaces naturels s’adapte aux contraintes du changement climatique, alors que davantage de financements et de connaissances scientifiques sont nécessaires pour faciliter ce processus.
Le réseau Natura 2000, le plus vaste réseau d’espaces naturels au monde, vise à protéger des espèces et des habitats importants à travers l’Union Européenne. Son approche traditionnelle de la conservation s’est concentrée sur le maintien des écosystèmes dans leurs conditions historiques. Cependant, à cause du changement climatique les conditions historiques peuvent être perdues, nécessitant une adaptation des stratégies de conservation.
Les chercheurs ont mené une enquête à l’échelle Européenne auprès des gestionnaires d’aires protégées au sein des sites Natura 2000 afin d’étudier la manière dont ils perçoivent et luttent contre les effets du changement climatique sur la biodiversité. Cette enquête a été réalisée dans le cadre du projet Biodiversa+ Scenarios for Protecting European Avian Redistributions (SPEAR)[40], axé sur la conservation des oiseaux et impliquant des partenaires de plusieurs pays européens.
La perception des gestionnaires varie selon les régions
Les résultats montrent que plus de la moitié des gestionnaires considèrent déjà le changement climatique comme une menace pour la biodiversité, et que la majorité d’entre eux tentent déjà de prendre en compte ses impacts lors de la planification des pratiques de gestion. Les gestionnaires sont particulièrement préoccupés par le réchauffement climatique et les changements de précipitations.
« Le changement climatique n’est pas perçu de manière égale comme une menace à travers l’Europe. Par exemple, les gestionnaires de la région méditerranéenne sont plus inquiets que ceux de la région boréale, où se situe par exemple la Finlande », explique l’auteur principal de l’étude, le doctorant Giorgio Zavattoni de l’Université de Turku, en Finlande.
Les gestionnaires qui estiment que leurs aires protégées sont vulnérables au changement climatique sont également plus susceptibles de mettre en œuvre des stratégies d’adaptation.
« Il est encourageant de constater que plus de la moitié des gestionnaires prennent en compte les effets du changement climatique dans leurs stratégies de gestion, non seulement pour limiter les impacts négatifs, mais aussi pour s’adaptant de manière dynamique à la transformation des écosystèmes », déclare le professeur Jon Brommer de l’Université de Turku.
Les nouvelles orientations de la Commission européenne renforcent les stratégies d’adaptation
Cette étude a été publiée au moment où la Commission européenne a diffusé de nouvelles orientations sur la gestion des sites Natura 2000 face au changement climatique, visant à renforcer les stratégies d’adaptation. Ces orientations précisent les modalités légales des Directives Oiseaux et Habitats face au changement climatique, les besoins en planification stratégique et des mesures d’adaptation concrètes.
« Ces orientations sont bienvenues, car notre étude montre que de nombreux gestionnaires d’aires protégées souhaitent en apprendre davantage sur la mise en œuvre de stratégies d’adaptation », indique le Dr Elie Gaget de l’institut de recherche de la Tour du Valat, en France. « Cependant, les gestionnaires ont également soulevés un manque de connaissances scientifiques et de ressources financières pour mettre en œuvre efficacement ces stratégies d’adaptation au changement climatique», ajoute Elie Gaget.
Cette étude met en évidence la nécessité urgente pour les politiques publiques et la recherche scientifique de soutenir les efforts des gestionnaires d’espaces naturels pour assurer la conservation de la biodiversité face au changement climatique.
Souvent discrètes dans le paysage, les mares temporaires méditerranéennes abritent pourtant une biodiversité remarquable. Alimentées par les pluies automnales et hivernales, elles s’assèchent progressivement au printemps avant de rester sèches tout l’été. Cette alternance naturelle entre phases aquatique et terrestre favorise une flore hautement spécialisée, capable de résister à des conditions hydrologiques très variables d’une année sur l’autre.
Longtemps négligées, parfois comblées ou transformées, ces mares comptent aujourd’hui parmi les habitats les plus menacés d’Europe. Leur préservation passe à la fois par la protection des mares anciennes et la restauration voire la création de nouveaux milieux.
En Camargue, des nombreuses mares naturelles ont disparu ou ont été fortement dégradées au cours des deux derniers siècles, tandis que d’autres ont été créées de manière fortuite ou pour compenser la destruction massive des zones humides. Mais ces mares artificielles parviennent-elles, avec le temps, à retrouver les caractéristiques des mares naturelles ? C’est à cette question qu’une équipe de la Tour du Valat a tenté de répondre en comparant la végétation de mares créées à différentes périodes avec un ensemble de mares naturelles de référence.
Une évaluation sur le long terme
Pour évaluer l’évolution des mares sur le long terme, les chercheurs ont comparé les végétations terrestre et aquatique de 24 mares artificielles, créées à différentes périodes (il y a plus de 150 ans, entre 50 et 100 ans, et il y a moins de 15 ans), avec celle de 27 mares naturelles de référence réparties en Camargue.
Pour chacune des mares, une série de relevés a été réalisé à plusieurs moments du cycle annuel, du printemps à la fin de l’été, – en 2019 et 2020 pour les mares de référence, et en 2020 pour les mares artificielles – afin de prendre en compte les fortes variations saisonnières propres à ces milieux. Les scientifiques ont relevé la composition des communautés végétales, leur abondance par saison, ainsi que des paramètres comme la profondeur de l’eau, la salinité ou les conditions physico-chimiques du sol.
Objectif : comprendre ce qui est restauré… et ce qui ne l’est pas lors de la création de mares temporaires. Cette approche originale a permis d’observer les trajectoires de restauration sur une période exceptionnelle de plus de 150 ans.
Premier constat : les mares créées accueillent une flore riche et diversifiée. Le nombre total d’espèces y est globalement comparable à celui observé dans les mares naturelles.
Pour autant, l’analyse fine des trajectoires de restauration révèle des contrastes importants selon l’âge des mares. Les mares récemment créées (moins de 15 ans) ne sont pas encore pleinement restaurées, même si certaines montrent déjà une évolution favorable et se rapprochent des mares de référence. À l’inverse, les mares les plus anciennes (créées au XIXᵉ siècle ou dans les années 1970) apparaissent, pour la plupart, beaucoup plus proches des communautés naturelles.
Ces résultats confirment que la restauration des zones humides est un processus lent. De plus, certaines communautés végétales caractéristiques des mares naturelles restent absentes, ou très rarement observées, dans les mares créées, en particulier les plus rares et menacées. Une analyse complémentaire pourrait permettre de déterminer si cette absence s’explique par des conditions environnementales encore inadaptées ou par des limitations de dispersion des espèces concernées.
Restaurer ne remplace pas la préservation
La création de mares constitue un outil précieux pour recréer des habitats favorables à de nombreuses espèces végétales et renforcer le réseau de zones humides en Camargue. Mais certaines caractéristiques écologiques mettent plusieurs décennies, voire plusieurs siècles, à se reconstituer. Les mares naturelles demeurent donc des réservoirs de biodiversité irremplaçables et des sources essentielles de recolonisation pour les milieux restaurés.
L’étude souligne également l’importance des suivis à long terme : des évaluations réalisées quelques années seulement après une restauration ne permettent pas toujours de mesurer les véritables trajectoires écologiques des écosystèmes, particulièrement dans un contexte de changement climatique. Plus que jamais, restauration et préservation apparaissent comme deux approches complémentaires pour assurer l’avenir des zones humides méditerranéennes.
Référence de la publication :
Fontès H., Grillas P., Dutoit T., Gazaix A., Gaget E., Mesléard F. 2026. Vegetation trajectories over 150 years of temporary ponds created in the Camargue delta (Southern France). Restoration Ecology n/a:e70372. doi: 10.1111/rec.70372[44]