Du 10 au 12 avril 2026, la Tour du Valat a organisé un nouvel inventaire naturaliste au Mas du Petit Saint-Jean, vitrine des activités agroécologiques de l’Institut depuis 2016. À cette occasion, une centaine de participants – naturalistes amateurs comme spécialistes confirmés – issus de la Tour du Valat et de plusieurs structures partenaires à l’échelle nationale se sont mobilisés pour contribuer à l’amélioration des connaissances de la biodiversité du site. Quelques premiers résultats.
Une mobilisation collective pour la biodiversité
Ce week-end d’inventaires s’inscrit dans une démarche de suivi à long terme de la biodiversité associée aux pratiques agroécologiques mises en œuvre sur le domaine. L’objectif est double : améliorer la connaissance des espèces présentes sur le domaine – notamment les taxons essentiels à l’agriculture comme les pollinisateurs, les plantes messicoles ou la microfaune du sol –, et démontrer, de manière concrète, les effets positifs des pratiques agroécologiques sur la biodiversité.
Au-delà de la production de données scientifiques, cette campagne d’inventaires a permis de favoriser la mise en réseau des naturalistes et à encourager le partage de connaissances. Des temps conviviaux lors des sorties de terrain et des repas ont également renforcé les échanges entre professionnels et amateurs, dans une dynamique de transmission et de collaboration.
Les données collectées sont intégrées au réseau « Réensauvager la ferme[1] », contribuant ainsi à un suivi comparatif des dynamiques de la biodiversité en milieu agricole.
76 ha de de milieux naturels : marais, montilles, sansouïres, pinède
5 mares semi-permanentes pour accueillir les amphibiens et les cistudes
22 nichoirs pour les passereaux, rolliers et rapaces installés
30 gîtes posés sur poteaux pour accueillir les chiroptères dans les vignobles, où ils jouent un rôle d’auxiliaires dans la régulation du vers de la grappe
5 ha de vignes
800 m de haies fruitières
3 ha de poiriers et cormiers en agroforesterie dédiés au bois d’œuvre
4 ha de prés-vergers mêlant amandiers, oliviers, pistachiers, grenadiers et plaqueminiers, fournissant aussi du fourrage (fauche) et pâturés l’hiver
Des inventaires menés sur l’ensemble du site, de jour comme de nuit
Les équipes ont mené des prospections variées sur l’ensemble du site, mobilisant des protocoles adaptés à différents groupes taxonomiques : observations directes, inventaires nocturnes des insectes (sur draps éclairés), écoute des chants d’oiseaux, ainsi que des méthodes de capture et d’identification spécifiques grâce à divers pièges non létaux.
Ce travail collectif a permis d’enrichir significativement les connaissances locales, avec notamment l’observation de deux espèces jusqu’ici non recensées sur le site :
l’Hirondelle rousseline (Cecropis rufula) ;
Ophris de tenthrède (O. Tenthredinifera subsp. neglecta.), une espèce d’orchidée jusqu’alors jamais observée dans le Gard.
Des groupes taxonomiques encore peu documentés
L’édition 2026 a également permis d’approfondir l’étude de groupes taxonomiques jusqu’ici moins explorés sur le site. Les lichens ont par exemple fait l’objet d’une attention particulière, avec l’identification de sept nouvelles espèces. Des inventaires piscicoles ont également été menés, notamment via des campagnes de pêche à la ligne. Enfin, de nombreuses observations d’insectes et d’arachnides, qui nécessitent souvent des déterminantions méticuleuses à la loupe binoculaire, viendront compléter les inventaires au cours des prochains mois.
Ces résultats viennent compléter les séries de données déjà existantes et contribuent à mieux comprendre la diversité des habitats présents au sein de la ferme agroécologique.
Fort du succès de cette nouvelle édition, une troisième campagne d’inventaire participatif est d’ores et déjà envisagée pour juin 2027. Elle permettra de poursuivre l’amélioration du suivi scientifique du site et de consolider les observations à long terme sur les interactions entre pratiques agricoles et biodiversité.
C’est avec une profonde tristesse que la Tour du Valat rend hommage à Thymio Papayannis, membre d’honneur de notre Conseil d’administration, figure majeure de la conservation des zones humides méditerranéennes, humaniste visionnaire et artisan infatigable du dialogue entre les peuples, les cultures et la nature.
Architecte et urbaniste de formation, Thymio Papayannis a consacré sa vie à bâtir des ponts : entre les humains et leur environnement, entre mémoire et avenir, entre nature et culture. Bien avant que ces approches ne deviennent centrales dans les politiques environnementales, il défendait déjà une vision profondément holistique de la conservation, fondée sur le respect, la coopération et les liens vivants entre les territoires et les communautés qui les habitent.
Son histoire est intimement liée à celle de la Tour du Valat et de son fondateur, le Dr Luc Hoffmann, avec qui il partageait une amitié profonde, une confiance rare et une même conviction : on ne peut protéger la nature sans les femmes et les hommes qui vivent avec elle.
Un an plus tard, il crée et coordonne MedWet[3], première initiative régionale de la Convention de Ramsar, devenue un modèle de collaboration entre gouvernements, scientifiques et société civile à travers toute la Méditerranée.
Il a également fondé en 2003 le Mediterranean Institute for Nature and Anthropos[4], poursuivant sans relâche son engagement pour une réconciliation entre nature, culture et communautés humaines.
Visionnaire profondément humain, attentif à chacun, animé par une bienveillance et une intelligence rares, Thymio Papayannis a inspiré des générations d’acteurs de la conservation en Grèce, en Méditerranée et bien au-delà.
En 2012, la Convention de Ramsar (The Convention on Wetlands[5]) lui décerne un prix de reconnaissance pour sa contribution exceptionnelle à la conservation et à l’utilisation rationnelle des zones humides. Aujourd’hui, la communauté de la Tour du Valat perd un ami précieux, un compagnon de route fidèle et une voix essentielle pour penser autrement notre relation au vivant.
Nous adressons nos pensées les plus sincères à sa famille, à ses proches, ainsi qu’à toutes les équipes et organisations qu’il a contribué à faire naître et grandir.
Alors que le printemps s’installe après un hiver exceptionnellement humide, la Camargue accueille des dizaines de milliers d’oiseaux de retour d’Afrique, dévoile sa palette si caractéristique de couleurs, de sons, d’odeurs. Chaque instant est une invitation à la contemplation face à cette nature florissante, résultat d’une alchimie unique combinant processus naturels puissants et actions des hommes qui ont investi ce territoire amphibie.
Un patrimoine naturel d’importance internationale
Le delta du Rhône est l’une des zones humides les plus vastes et diversifiées d’Europe et de Méditerranée. Située dans le couloir migratoire de nombreuses espèces, cette zone humide iconique accueille 400 espèces d’oiseaux et abrite 103 espèces menacées inscrites sur la liste rouge européenne de l’UICN. Au cœur du « triangle d’or de la biodiversité » qu’elle forme avec la Crau et les Alpilles, la Camargue est reconnue internationalement pour sa valeur écologique. L’Etat français ne s’y est pas trompé : dès les années 1970, il a attribué à la Camargue une vocation environnementale, alors qu’à l’Est, la zone de Fos-Berre s’engageait dans une destinée industrielle, et qu’à l’Ouest, le Languedoc-Roussillon était dévolu au développement touristique.
Au fil des décennies, cette vocation environnementale s’est confirmée, la Camargue devenant en 1986 le premier site français désigné zone humide d’importance internationale au titre de la Convention de Ramsar. Réserve “Homme et Biosphère” de l’UNESCO, Parc Naturel Régional, plusieurs réserves naturelles, sites du Conservatoire du Littoral… La Camargue concentre aujourd’hui les statuts de protection et les labels reconnaissant sa valeur écologique unique.
La voilà donc préservée, à l’abri des pressions, pense-t-on. La réalité est tout autre.
Multiplication des projets d’infrastructure et déficit démocratique
Aujourd’hui, la Camargue subit de multiples pressions. Plusieurs projets d’infrastructures la mettent en danger : une ligne très haute tension (THT) qui traverserait la Camargue et la Crau, un projet autoroutier qui impacterait les rares tourbières de Camargue et un pont qui faciliterait le transit par camion au cœur du delta. Pris isolément, chacun de ces projets soulève déjà des inquiétudes. Ensemble, leurs impacts cumulés pourraient fragmenter les habitats, fragiliser les équilibres hydrologiques, accroître les risques pour les populations locales et réduire les bénéfices que celles-ci retirent d’une Camargue protégée.
Mais au-delà des impacts écologiques, c’est aussi une autre fracture qui se dessine : celle du dialogue démocratique.
Des efforts de concertation ont bien été faits, en vain : malgré l’opposition claire contre ces projets de la part de nombreux citoyens, gestionnaires d’espace naturels, agriculteurs et autres acteurs du territoire, l’Etat maintient ses positions et refuse l’exploration des alternatives proposées.
Lors du débat public organisé par la Commission nationale du débat public (CNDP) en 2025 sur les projets de réindustrialisation et de décarbonation de Fos-Berre, une opposition forte à la ligne THT aérienne a été exprimée au regard des impacts probables sur l’environnement, les paysages et l’économie du territoire, et une solution alternative a été proposée (source : CR du débat public[6]).
Pourtant à l’issu du débat, l’Etat a maintenu sa position initiale en retenant le besoin de fournir une puissance supplémentaire de 4 GW à horizon 2030, qui ne peut se faire, selon lui, dans ces délais que via une ligne aérienne. Les recommandations de la CNDP, notamment celle d’engager une procédure de conciliation pour construire une solution équilibrée, n’ont pas été suivies. Les réponses sur les logiques industrielles des territoires, soulevées lors du débat, restent souvent floues et négligent des aspects critiques tels que la sobriété et les autres vocations des territoires concernés.
Le constat est similaire pour le projet de contournement autoroutier d’Arles. A l’issue de l’enquête publique qui s’est déroulée en décembre 2025, l’avis de la Commission d’enquête est sans équivoque : il est défavorable à la déclaration d’utilité publique du projet. Il est même très défavorable concernant les aspects socio-économiques, environnementaux et sanitaires. Malgré ces conclusions, les autorités publiques ont récemment confirmé leur volonté de réaliser ce projet autoroutier.
Ignorer les fruits des processus de concertation fragilise la confiance dans la démocratie. Ces choix se heurtent au droit à la participation dans l’élaboration de projets ayant une incidence sur l’environnement (article 7 de la Charte de l’environnement, mais aussi cadre international de la Convention d’Aarhus). Cette situation fait écho aux alertes de Michel Forst, Rapporteur spécial des Nations Unies sur les défenseurs de l’environnement, qui dénonce dans son rapport de 2024[7], une érosion des garanties démocratiques et une participation du public de plus en plus fragilisée, tout particulièrement en France.
Les défis sont bien réels, mais les réponses ne doivent pas opposer économie et environnement, transition énergétique et patrimoine écologique. Elles doivent s’inscrire dans une logique de sobriété énergétique, foncière et hydrique, et arrêter définitivement de prendre la biodiversité pour variable d’ajustement.
La Camargue, territoire deltaïque au ras des flots, au débouché d’un des fleuves les plus puissants d’Europe, est au cœur des défis de ce siècle. Ses zones humides sont non seulement à la base de la richesse écologique, agricole et culturelle de ce territoire, mais elles sont également des “amortisseurs climatiques” de premier ordre, des stocks de carbone majeurs, notre “assurance-vie” face aux changements à venir.
C’est d’ailleurs en Camargue, à la Tour du Valat, sous l’impulsion de Luc Hoffmann, que le mouvement international en faveur des zones humides est né à la fin des années 1950, conduisant à la création de la Convention de Ramsar, premier accord multilatéral dédié à l’environnement.
Alors que se tient cette semaine le 67ème comité permanent de la Convention de Ramsar, une question critique se pose : la France saura-t-elle être à la hauteur de ses engagements et protéger réellement ce joyau ?
La réunion finale du projet « Organisations de la Société Civile et Zones humides » a rassemblé quatorze partenaires issus de dix pays méditerranéens, du 23 au 26 mars à Tunis. Elle a permis de dresser le bilan de trois ans et demi d’actions régionales (formations, comptages d’oiseaux d’eau, Alertes Rouges[8], etc…) visant à renforcer le rôle des organisations participantes dans la protection des zones humides.
Alors que les zones humides méditerranéennes disparaissent à un rythme alarmant sous l’effet des pressions humaines, en particulier dans les régions sud et est du bassin, cette rencontre a mis en lumière le rôle essentiel de la société civile dans leur préservation et la nécessité de renforcer sa capacité d’action.
Mis en œuvre dans 11 pays et rassemblant un total de quinze OSCs, le projet « Organisations de la Société Civile et Zones humides » a permis de professionnaliser les organisations, de consolider leur capacité de plaidoyer, notamment à travers l’initiative « Alerte Rouge[8] », et de développer le suivi des oiseaux d’eau via le réseau Medwaterbirds[9] (Oiseaux d’eau de la Méditerranée). Il a également conduit à la mise en place d’un outil partagé de signalement des activités de chasse illégale.
« La protection des zones humides ne peut se faire sans une société civile forte, structurée et reconnue. Ce projet démontre que la coopération à l’échelle méditerranéenne constitue un levier essentiel pour agir concrètement sur le terrain »
Laura Dami & Christian Perennou, coordinateurs du projet.
Coordonné par la Tour du Valat, ce projet a été mis en œuvre en partenariat avec l’Agence française de développement (AFD). Il a bénéficié du soutien de plusieurs partenaires institutionnels et techniques engagés en faveur de la biodiversité, dont la Fondation MAVA pour la nature, BirdLife International, le ministère français de la Transition écologique, l’Office français de la biodiversité et la Tour du Valat.
Découvrez ci-dessous, en vidéo, comment le projet a favorisé la coopération entre acteurs méditerranéens et contribué à sensibiliser le grand public aux enjeux liés aux zones humides et aux oiseaux d’eau. A travers des ateliers, des formations, des échanges d’expérience, revisitez les principales actions menées dans les pays partenaires.
Festival De Ferme en Ferme, sous le soleil d’avril
Pour la sixième année consécutive, la Tour du Valat a ouvert les portes au public de sa ferme agroécologique au Mas du Petit Saint-Jean, à l’occasion du festival « Le Gard de ferme en ferme », les 25 et 26 avril derniers. Retour sur ces deux journées conviviales.
Situé en Camargue gardoise, le Mas du Petit Saint-Jean constitue la vitrine des activités agricoles de la Tour du Valat. Sur 100 hectares, s’y déploie un projet agroécologique ambitieux où vignes, prés-vergers, cultures, haies fruitières, pâturages et milieux naturels coexistent, s’enrichissent et se renforcent, au service d’une agriculture durable.
Sous un beau soleil printanier, plus d’une centaine de visiteurs ont répondu présents pour découvrir ce projet singulier. Au fil des visites et des échanges avec l’équipe de la Tour du Valat, ils ont ainsi pu mieux comprendre les liens étroits entre pratiques agricoles et préservation de la biodiversité
Le week-end a été rythmé par un programme riche[10] et accessible à tous : balades commentées au cœur du vignoble, découverte du chai, exploration de la biodiversité dans les vignes, initiation au cyanotype, ou encore focus sur les enjeux de salinité pour le vignoble et en Camargue.
A midi, l’éleveur Stéphane Vidil a régalé les visiteurs de son fameux cochon à la broche.
Les dégustations ont également rencontré un franc succès, offrant aux visiteurs l’occasion de découvrir des vins issus de ce modèle agroécologique et de s’initier à l’œnologie.
Nous remercions chaleureusement toutes les personnes venues à notre rencontre pour ces deux journées conviviales et riches en échanges, et vous donnons rendez-vous l’année prochaine.
En attendant l’édition 2027, si vous souhaitez découvrir nos vins et soutenir une agriculture plus respectueuse du vivant, passez commande via ce formulaire >> Cliquez ici[11]
Envie de suivre les actualités de la ferme agroécologique de la Tour du Valat ?
Dans le cadre du projet Wetland4Change, une campagne de terrain a été menée en Camargue, du 9 au 13 mars 2026, afin d’améliorer l’évaluation de la capacité des zones humides à séquestrer le carbone et à contribuer à l’atténuation du changement climatique.
L’objectif ? Mieux quantifier à la fois les stocks de carbone et les flux de gaz à effet de serre, pour comprendre le rôle des zones humides en tant que Solutions Fondées sur la Nature.
Cette campagne a réuni les équipes de la Tour du Valat et de l’Université de Valencia, créant un véritable temps fort d’échanges scientifiques. L’équipe valencienne a notamment présenté sa méthodologie de mesure de flux de carbone, basée sur des approches de terrain et d’analyse d’images satellites, contribuant à harmoniser les protocoles et à renforcer la robustesse, ainsi que la comparabilité des analyses en cours entre les différents sites d’étude.
Au-delà de la collaboration scientifique, cette mission a aussi été l’occasion de renforcer les liens avec les gestionnaires de zones humides. Des représentants de la SNPN ont ainsi pris part à une journée de terrain, offrant un cadre concret pour échanger sur la mise en œuvre des mesures de flux et leur intérêt pour la gestion et l’aide à la décision.
Cette initiative s’inscrit pleinement dans la continuité des travaux menés en Camargue, et plus largement, à l’échelle méditerranéenne. En capitalisant sur des jeux de données existants, des suivis de long terme et une expertise solide, elle contribue à consolider une base scientifique robuste pour évaluer les services écosystémiques liés à la régulation du climat. À court terme, elle permettra d’affiner les estimations des stocks de carbone et des flux de gaz à effet de serre dans les zones humides camarguaises, en gagnant en précision et cohérence.
Prochaine étape : l’analyse des données collectées et la poursuite des échanges autour des résultats. Ceux-ci seront restitués lors du Living Lab Wetland4Change, prévu en juin en Camargue, qui réunira chercheurs, gestionnaires et parties prenantes pour discuter des méthodes, des résultats et de leurs implications pour la gestion des zones humides.
Résultat du comptage 2026 des Grues cendrées en Camargue
Les grues cendrées étaient, encore une fois, plusieurs dizaines de milliers à élire domicile en Camargue pour la durée de la saison froide. Après une spectaculaire augmentation l’hiver dernier, l’effectif 2026 reste stable.
En janvier, la Tour du Valat a coordonné le comptage des Grues cendrées (Grus grus) hivernantes en Camargue. Cette opération annuelle est réalisée par une quarantaine de bénévoles et d’employé·es de la Tour du Valat, de la Réserve Nationale de Camargue, de la Réserve des Marais du Vigueirat, du Parc Naturel Régional de Camargue, du Parc Ornithologique du Pont de Gau, du Département des Bouches-du-Rhône et du Centre du Scamandre. Les résultats sont ensuite transmis au « Réseau Grues France » et permettent de suivre l’évolution de la population de ces grands oiseaux migrateurs.
Au total, 36 043 individus ont été recensés sur 18 dortoirs. Ce chiffre confirme l’augmentation exceptionnelle de l’année 2025 (39 800 individus), par rapport aux années 2022–2024 (+ 45%).
Un épisode de grippe aviaire hautement pathogène a fortement impacté les grues cendrées à l’échelle européenne, avec un pic de mortalité en France observé fin octobre par la LPO[13]. Malgré quelques cas détectés, le virus ne s’est heureusement pas déployé en Camargue au sein de cette espèce.
Suivez le trajet migratoire d’une grue cendrée !
Suivez les déplacements d’une grue cendrée née en 2022 ayant été équipée d’une balise GPS en Estonie grâce à cette carte interactive. De son site de naissance aux pays baltes elle rejoint la Camargue en quelques semaines seulement. Cette carte permet de visualiser la distance impressionnante, les sites de haltes et les routes que peuvent prendre ces oiseaux lors de leur migration saisonnière.
Le bassin méditerranéen, point chaud de biodiversité mondiale, subit de plein fouet la double pression des activités humaines et du changement climatique. Pour protéger les populations et les territoires, les Solutions fondées sur la Nature (SfN) s’imposent comme un levier stratégique majeur. En s’appuyant sur des écosystèmes résilients capables d’agir comme de véritables alliés naturels, elles réconcilient conservation, bien-être humain et développement socio-économique. C’est tout l’enjeu du projet RESCOM : coordonné par la Tour du Valat pour le Consortium Méditerranéen pour la Biodiversité (CMB), il vise à favoriser le déploiement de ces solutions à l’échelle méditerranéenne, encore insuffisamment considérées malgré leurs multiples bénéfices.
Les SfN comme moteur d’une action collective en Méditerranée
Le Consortium Méditerranéen pour la Biodiversité (CMB)[15] rassemble plusieurs organisations de référence dans le domaine de la conservation de la nature, dont la Tour du Valat, engagées de longue date en Méditerranée. En mutualisant leurs expertises, ces partenaires œuvrent à la protection des richesses naturelles du bassin méditerranéen. Leur mission : préserver l’intégrité des écosystèmes (littoraux, petites îles, forêts, zones humides, aires marines) pour garantir durablement les services vitaux qu’ils rendent à la société, tout en révélant leur plein potentiel comme sources de SfN.
Cette ambition collective s’incarne dans le projet RESCOM (Renforcer la résilience des écosystèmes en Méditerranée), premier projet phare du CMB, co-financé par le Fonds Français pour l’Environnement Mondial[16], la fondation MAVA[17] et l’Agence Française de Développement[18]. Déployé sur 15 sites pilotes en Méditerranée, le projet accompagne les gestionnaires d’espaces naturels dans la mise en œuvre d’actions concrètes de gestion, de conservation et de restauration en Albanie, Égypte, Italie, Libye, Maroc, Monténégro, Tunisie et Turquie.
Le fil conducteur de ces interventions repose sur les SfN. En offrant des services essentiels – sécurité alimentaire, approvisionnement en eau, en bois, stabilisation des sols, régulation thermique, séquestration du carbone, atténuation des risques d’inondations, et protection contre les submersions ou autres phénomènes naturels – les SfN apportent des solutions alternatives ou complémentaires aux infrastructures «grises», et sont plus résilientes et économiquement avantageuses, dans des secteurs tels que l’aménagement du territoire, l’agriculture, la gestion de l’eau ou la santé. Elles contribuent à la qualité de vie des riverains et au développement socio-économique local, en soutenant des filières basées sur une utilisation raisonnée des ressources naturelles, comme la pêche, le tourisme ou l’agriculture.
Les Solutions fondées sur la Nature (SfN), un concept structurant porté par l’UICN
Le projet RESCOM s’appuie sur le concept des SfN tel que défini par l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN). Celui-ci désigne « des actions visant à protéger, gérer de manière durable et restaurer des écosystèmes naturels ou modifiés pour relever directement les défis de société de manière efficace et adaptative, tout en assurant le bien-être humain et en produisant des bénéfices pour la biodiversité ».
Apparu il y a une quinzaine d’années, le concept a vu sa définition consolidée en 2016 par l’UICN, qui a également élaboré un standard international en 2020, révisé en 2025. Ce standard repose sur un ensemble de critères et d’indicateurs qui visent à guider les porteurs de projets dans la conception de SfN. Le concept a ainsi progressivement gagné en reconnaissance et est aujourd’hui intégré à de nombreuses politiques publiques aux échelles internationale, européenne et nationale, telles que la Stratégie Biodiversité 2030 de l’Union européenne, le règlement européen sur la restauration de la nature ou encore le troisième Plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC3)[19].
Tester, adapter, adopter : le chemin des SfN en Méditerranée
L’étude révèle que la réussite des SfN repose sur plusieurs facteurs : une implication large et une coordination efficace des acteurs locaux, un portage politique fort, ainsi qu’un effort de communication et de sensibilisation auprès des populations et des usagers, pour accompagner l’évolution des pratiques et favoriser l’émergence d’une vision de territoire partagée. Les SfN requièrent des financements pérennes pour garantir leur entretien durable. Elles nécessitent également le déploiement d’un dispositif robuste de suivi-évaluation afin de mesurer tant l’efficacité de la restauration écologique, que les retombées socio-économiques des actions engagées. A travers RESCOM, les parties prenantes locales (gestionnaires d’espaces naturels, organisations de la société civile, autorités locales, administrations publiques, centres de recherches, opérateurs économiques et populations locales) sont ainsi étroitement associées à la mise en place des SfN. En complément, des diagnostics écologiques et socio-économiques permettent de prioriser les interventions selon les enjeux spécifiques de chaque territoire.
Solutions Fondées sur la Nature : un outil adaptable et évolutif
Loin d’être des solutions « prêtes à l’emploi », les SfN doivent être façonnées par le terrain. Plus qu’une approche rigide, elles constituent un levier de dialogue et d’aide à la planification.
Il s’agit d’une démarche itérative et flexible, capable de s’ajuster aux réalités sociales et institutionnelles, ainsi qu’aux contraintes administratives et foncières propres à chaque site.
Cette phase expérimentale est un véritable processus d’apprentissage collectif, dont les enseignements viennent nourrir et renforcer la visibilité et la réplicabilité des Solutions fondées sur la Nature. RESCOM vise ainsi à construire une communauté de pratiques réunissant une diversité d’acteurs autour du bassin méditerranéen, pour favoriser le partage et la diffusion de solutions adaptées aux défis climatiques et sociétaux communs.
SfN en action : des exemples autour de la Méditerranée
Ainsi, depuis le lancement du projet RESCOM en 2023, le CMB applique le concept en mettant l’accent sur les interactions et la connectivité entre les écosystèmes terrestres, côtiers et marins – essentielles pour les déplacements des espèces et le maintien des grands équilibres naturels, tels que les cycles de l’eau et des nutriments.
Zoom sur trois sites couverts par le projet, répartis sur les différentes rives du bassin méditerranéen :
En Italie, restauration d’herbiers marins pour la protection des côtes
Avec l’appui du projet, les équipes de l’aire marine protégée (AMP) de Capo Carbonara, située au sud-est de la Sardaigne en Italie, ont entrepris la restauration de 230 m² d’herbiers de Posidonie. Cet habitat naturel, endémique de la Méditerranée, a été fragilisé par des décennies d’impacts humains, notamment par des chalutiers qui opéraient autrefois dans l’AMP.
La technique employée consiste à récupérer les rizhomes de Posidonie, naturellement arrachés par les intempéries, pour les replanter dans les zones dégradées. Pour assurer le succès de l’opération, de nouvelles bouées d’amarrage écologiques seront installées afin d’inciter les plaisanciers à éviter l’ancrage sur les herbiers, l’une des principales causes de leur dégradation.
La restauration des herbiers de Posidonie présente plusieurs bénéfices : elle stabilise les fonds marins et réduit la vitesse des courants, limitant ainsi l’érosion côtière ; elle soutient le cycle de vie de nombreux organismes marins en servant de nurserie, de zone de frayère et de refuge pour les poissons et autres organismes marins, ce qui profite alors directement à la pêche ; enfin elle contribue très efficacement à la captation du carbone.
En Albanie, restauration de dunes et lagunes pour limiter l’érosion côtière
Dans le Parc national de Divjakë-Karavasta, localisé sur la côte adriatique en Albanie, RESCOM se concentre sur la réhabilitation de l’écosystème dunaire, fortement dégradé par le tourisme balnéaire, la randonnée et la circulation anarchique de véhicules tout au long de l’année. Les interventions prévues combinent la re-végétalisation des dunes, la lutte contre les espèces envahissantes et des mesures de protection et de délimitation de zones strictement protégées, pour stabiliser ces paysages côtiers fragiles et limiter l’érosion côtière.
En complément, le projet ambitionne d’améliorer l’état écologique de la lagune de Karavasta, site RAMSAR et zone d’importance pour l’hivernage et la reproduction de plus de 200 espèces d’oiseaux, dont le Pélican frisé, et à restaurer des zones boisées dégradées dans les collines environnantes. Ces mesures intégrées visent à renforcer la protection du littoral, à améliorer la qualité de l’eau et à accroître l’attractivité écotouristique du territoire. Elles contribuent également au renforcement de la connectivité écologique et au rétablissement d’espèces à enjeu de conservation.
En Tunisie, restauration forestière et appui au développement d’activités alternatives génératrices de revenus pour les communautés locales
En Tunisie, les actions prioritaires pour le Parc national de Oued Ezzen, situé dans le nord-ouest du pays, se concentrent sur la reforestation de zones anciennement déboisées près des douars et villages. Les communautés locales sont impliquées dans la plantation d’espèces indigènes polyvalentes comme le caroubier, endémique de la Méditerranée. A terme, elles pourront en valoriser les fruits et pratiquer le sylvopastoralisme dans ces zones restaurées, générant ainsi des sources potentielles de revenus. Ces mesures contribueront également à améliorer la rétention d’eau, à lutter contre l’érosion et les glissements de terrain, tout en soutenant la biodiversité.
Le projet testera par ailleurs le potentiel de régénération naturelle de différentes espèces afin d’identifier les essences capables de résister aux aléas climatiques, dont la sécheresse et les incendies. Le projet vise enfin à encadrer les activités touristiques, actuellement non régulées, en développant un mode de co-gestion innovant avec les communautés locales, susceptible de générer des retombées économiques (formation de guides, vente de produits locaux, redevances liées aux droits de camping) et d’être répliqué ailleurs en Tunisie.
Equipe : Lisa Ernoul, Antoine Gazaix, Carol Mañoso Gimeno, Philippe Lambret, Arsène Marquis-Soria, Pauline Rocarpin, Salima Slimani, Marc Thibault, Elisa Tuaillon
Partenaires :
Techniques : organisations membres du Consortium Méditerranéen pour la Biodiversité (AIFM[23], MedPAN[24], MedWet[3], Initiative PIM[25], UICN Med[26], Conservatoire du littoral[27], WWF France[28]) et partenaires nationaux et locaux dans les sites pilotes (administrations publiques, organisations de la société civile locales)
Scientifiques : Instituts ou centres de recherche locaux dans les pays partenaires
Yaprak Arda, Responsable du programme marin au Centre de coopération pour la Méditerranée de l’UICN, répond à nos questions sur l’apport des Solutions fondées sur la Nature (SfN) pour la conservation de la biodiversité en Méditerranée, les exemples de mise en œuvre déjà existants, les freins à leur déploiement à grande échelle et le rôle du Consortium Méditerranéen pour la Biodiversité et du projet RESCOM pour en accélérer l’adoption.
1. Qu’apporte de nouveau le concept de SfN dans le champ de la conservation de la biodiversité ?
Les Solutions fondées sur la Nature (SfN) représentent une véritable évolution dans la conservation de la biodiversité, en reliant de manière explicite la protection, la restauration et la gestion durable des écosystèmes aux bénéfices concrets pour la société, tels que l’atténuation et l’adaptation au changement climatique, la sécurité hydrique et alimentaire, la réduction des risques de catastrophes, ainsi que le développement socio-économique. Les SfN mettent la biodiversité au cœur de la planification du développement, en reconnaissant que des écosystèmes sains et fonctionnels constituent une infrastructure indispensable au bien-être humain. La norme mondiale de l’UICN pour les SfN apporte également un cadre clair, garantissant que les actions sont fondées sur des données probantes, inclusives, économiquement viables et capables de produire des gains mesurables pour la biodiversité tout en relevant les défis sociétaux. Ainsi, les SfN transforment la conservation, qui cesse d’être un simple objectif sectoriel, pour devenir une solution transversale intégrée aux politiques économiques et sociales.
2. Bien que le concept soit encore émergent, existe-t-il déjà des exemples réussis de mise en œuvre en Méditerranée ?
La Méditerranée offre déjà plusieurs exemples prometteurs de SfN mis en pratique, même si ces initiatives n’ont pas été identifiées comme telles au départ. On peut citer, par exemple, la restauration à grande échelle des zones humides pour mieux gérer lesinondations et soutenir la biodiversité, la restauration des paysages forestiers pour réduire le risque incendie tout en renforçant la résilience des écosystèmes, ou encore la restauration des écosystèmes côtiers — dunes, marais salants et herbiers marins — qui protège les côtes de l’érosion tout en soutenant la pêche et la séquestration du carbone. Les approches intégrées de gestion des ressources en eau, qui rétablissent la connectivité des cours d’eau et les plaines inondables naturelles, démontrent également comment les SfN peuvent simultanément répondre aux problèmes de pénurie d’eau, d’adaptation au changement climatique et de conservation des habitats dans une région particulièrement vulnérable au climat. Ces expériences montrent que les SfN peuvent être efficacement adaptées aux contextes socio-écologiques méditerranéens.
3. Quels sont les principaux freins au déploiement à grande échelle des SfN en Méditerranée, et comment le CMB et le projet RESCOM peuvent-ils en accélérer la mise en œuvre ?
Les principaux obstacles à la généralisation des Solutions fondées sur la Nature (SfN) en Méditerranée résident dans la fragmentation des cadres de gouvernance, au manque de coordination entre secteurs et à l’insuffisance de financements pérennes. Les SfN nécessitent en effet une planification intégrée entre les secteurs de l’eau, de l’agriculture, du développement urbain et de la conservation, encore difficile à concilier avec des politiques publiques cloisonnées, des cycles politiques courts, des régimes fonciers complexes et des pressions concurrentes sur l’usage des terres. L’implication étroite des parties prenantes et la pleine reconnaissance de la biodiversité comme capital naturel fondamental constituent également des enjeux clés.
Dans ce contexte, le Consortium pour la biodiversité méditerranéenne et le projet RESCOM jouent un rôle d’accélérateur. En favorisant la coopération régionale, l’harmonisation des cadres politiques et le partage de connaissances, ils contribuent à structurer des initiatives crédibles et mesurables. Leur action permet aussi de renforcer les compétences des acteurs locaux, de mobiliser des financements et de développer des modèles reproductibles adaptés aux réalités socio-écologiques méditerranéennes, et alignés avec les programmes climatiques et de biodiversité de l’UE et l’international.
Au cœur du domaine de la ferme agroécologique de la Tour du Valat, une pinède née après la Seconde Guerre mondiale abrite de petites mares installées sur un cordon dunaire vieux de plusieurs milliers d’années. À première vue, elles semblent paisibles. Pourtant, elles racontent une histoire fragile.
Ces mares accueillent un écosystème d’eau douce, essentiel à de nombreuses espèces. Parmi elles, le pélobate cultripède (Pelobates cultripes) : un petit amphibien aussi discret que menacé qui choisit ces mares pour sa reproduction à chaque saison nuptiale. Mais depuis une dizaine d’années, quelque chose change. Certains chênes de la pinède dépérissent. Les roselières commencent à perdre de leur vigueur. Et l’eau… se charge progressivement en sel.
Pourquoi ?
Moins de pluie, davantage d’évaporation liée au réchauffement climatique… mais peut-être aussi des échanges invisibles avec les nappes alentour, dont la salinité varie selon les saisons et la gestion des canaux d’irrigation et drainage.
Pour comprendre ces mécanismes, les scientifiques de la Tour du Valat suivent de près l’évolution des mares : mesures de salinité toutes les deux semaines, installation de piézomètres sur l’ensemble du domaine, analyse des mouvements d’eau souterrains…
L’objectif ? Identifier les causes et agir, si possible, pour freiner ce phénomène.
Cet hiver, les pluies abondantes ont permis aux mares de bien se charger en eau douce, offrant aux pélobates des conditions optimales pour leur reproduction. L’espoir renait donc pour cette espèce protégée.
À la Tour du Valat, cultiver la vigne, c’est aussi veiller sur ces équilibres invisibles. Car ici, chaque parcelle raconte une histoire où agriculture et biodiversité cohabitent ensemble.
Carte d’identité du Pélobates cultripède
Taille : 7 à 10 cm de long
Critères d’identification : Ses pattes arrières sont munies de « couteaux », lui permettant de s’enfouir à la verticale dans le sable. Son dos est gris jaunâtre parsemé de taches brun chocolat.
Comportement : Le Pélobate est actif seulement certaines nuits. Au cours de la journée, il se se crée de petites loges sous terre (sauf en période de reproduction).
Statut : Espèce protégée
Chant : Un « kô-kô-kô » sourd et étouffé, rappelant le gloussement d’une poule, à écouter dans l’audio ci-dessous
On connaît bien les épidémies spectaculaires, comme celles liées à l’influenza aviaire hautement pathogène qui a frappé nos contrées durant l’hiver 2026. Lorsque des oiseaux meurent en nombre, l’impact est visible et immédiatement mesurable. Mais dans la nature, la plupart des infections passent inaperçues. Elles n’entraînent ni mortalité massive ni symptômes flagrants. De plus les morts servent souvent de repas et disparaissent rapidement du paysage. Pourtant, ces infections peuvent affecter la croissance, la condition physique ou la réussite reproductive des animaux — avec, à terme, des conséquences potentielles sur les populations.
Quantifier ces impacts représente un enjeu scientifique majeur pour comprendre la dynamique des populations sauvages. C’est ce que montre une récente étude menée par la Tour du Valat et ses partenaires sur le goéland leucophée (Larus michahellis). Les chercheurs se sont intéressés à un parasite sanguin qu’ils avaient récemment décrit avec leurs collaborateurs de l’école vétérinaire nationale de Nantes : Babesia sp. YLG, transmis par une tique (Ornithodoros (Alectorobius) maritimus) présente dans les nids.
Le défi principal ? Evaluer les effets d’un parasite qui ne rend pas l’oiseau visiblement malade. Les analyses classiques de frottis sanguins ne suffisant pas toujours pour repérer les infections discrètes, l’équipe a développé un outil de haute précision : un test qPCR. Cette technique moléculaire permet de détecter des traces infimes du parasite dans le sang et de mesurer la quantité de pathogène présente chez chaque individu.
Pendant trois ans, les scientifiques ont suivi deux colonies de goélands pour observer comment ce parasite circulait et quels étaient ses effets réels sur la vie des oiseaux.
Une infection aux impacts variables selon l’âge
Les résultats mettent en évidence des effets différenciés du parasite selon le stade de vie de l’individu :
Des poussins plus exposés que les adultes : Le parasite est omniprésent chez les jeunes. Il se transmet dès le nid via les tiques. On observe que plus un nid est infesté par les tiques, plus le poussin a de chances d’être infecté par une Babesia. L’infection atteint un pic vers l’âge de 37 jours, puis diminue à mesure que le système immunitaire du jeune oiseau se renforce.
Impact sur la croissance : Chez les poussins infectés, les scientifiques ont observé un ralentissement significatif de la croissance, supérieur à celui associé à l’impact direct des tiques. Or, chez les oiseaux marins, la vitesse de croissance conditionne souvent les chances de survie.
Des répercussions sur les parents : Chez les adultes, l’infection est plus rare mais semble affaiblir leur condition physique. Un constat frappant : le succès d’envol des poussins est plus faible lorsque l’un des parents est porteur du parasite. Tout se passe comme si, face à l’infection, les adultes privilégiaient leur propre survie au détriment de l’investissement auprès de leurs petits.
Une fois les poussins envolés, leur statut infectieux ou celui de leurs parents n’impacte plus leur survie ni leurs mouvements.
Enjeux pour la conservation
Pris isolément, ces impacts peuvent sembler modestes. Si Babesia sp. YLG ne décime pas les colonies, il agit comme un facteur de stress supplémentaire. Dans un monde où les oiseaux marins font déjà face à la raréfaction de la nourriture ou au changement climatique, ces infections peuvent influencer la dynamique démographique sur le long terme.
Cette étude souligne ainsi l’importance de s’intéresser aussi aux pathogènes les plus discrets.
Les recherches futures devront désormais se concentrer sur les conséquences à long terme de cette infection sur la dynamique des populations et des communautés, et examiner ses impacts sur l’évolution de ces populations dans un monde en mutation rapide.
Référence de la publication
Buysse M., Ollagnier M., Souc C., Bruley M., Blanchon T., Leray C., Vittecoq M., McCoy K.D. 2025. Spatiotemporal Dynamics of Blood Parasite Infections and Impacts on Avian Health and Reproduction. Molecular Ecology n/a:e70178. doi: 10.1111/mec.70178[32]
Contact
Marion Vittecoq[33] | Directrice de recherche – Coordinatrice des thèmes Ecologie de la Santé & Conservation des Espèces
Flux de sédiments et de carbone : une nouvelle modélisation éclaire le rôle du Rhône
Le Rhône est l’un des premiers fournisseurs de sédiments et de carbone organique pour la Méditerranée. Chaque année, il charrie vers la mer près de 5,5 millions de tonnes de sédiments – l’équivalent de 2 000 piscines olympiques – ainsi que 173 000 tonnes de carbone organique, soit un volume comparable à ce que 870 000 arbres peuvent absorber par an. Ces apports nourrissent les écosystèmes marins, soutiennent la biodiversité, contribuent à freiner l’érosion naturelle des côtes et à ralentir le recul du trait de côte, notamment en Camargue et dans le golfe du Lion. Sans eux, plages et infrastructures côtières seraient encore plus exposées aux tempêtes et à la montée des eaux. Mais cet équilibre est fragile : en un siècle, les barrages ont réduit ces flux de 60 %, tandis que le changement climatique modifie le régime des crues, concentrant 70 % des apports sur seulement 10 % de l’année.
Une étude récente publiée en mars 2026 et menée par une équipe de recherche incluant la Tour du Valat, a utilisé pour la première fois le modèle SWAT-C (Soil and Water Assessment Tool – Carbon) pour quantifier la dynamique du carbone organique dans le vaste bassin versant du Rhône entre 2002 et 2020. Les résultats révèlent que les affluents alpins, comme la Durance et l’Isère, contribuent à 70 % du carbone organique transporté, principalement sous forme labile – une fraction biodégradable facilement assimilée par les micro-organismes qui participe activement au cycle du carbone et témoigne de la bonne santé des écosystèmes.
Mais ces chiffres s’accompagnent de marges d’incertitude importantes. Le modèle, bien que pionnier, sous-estime encore certaines variations locales, comme l’impact précis des barrages sur les sédiments fins, et nécessite des données plus détaillées pour mieux prédire notamment la dégradation du carbone en mer ou l’effet cumulatif des petits affluents. Par ailleurs, les scénarios futurs – liés au climat ou à la gestion des barrages – restent difficiles à modéliser avec précision.
Alors, que faire ? Les scientifiques insistent sur un point : avant d’envisager des solutions d’adaptation, comme modifier les lâchers de barrages, il est indispensable d’améliorer le modèle en intégrant davantage de mesures terrain et en réduisant ses marges d’erreur. Une chose est sûre : le Rhône est un véritable laboratoire à ciel ouvert pour comprendre comment concilier sécurité hydrique, préservation des côtes et lutte contre le réchauffement climatique – un défi qui dépasse largement nos frontières et concerne tous les littoraux méditerranéens.
Référence de la publication
Fabre C., Copard Y., Sauvage S., Radakovitch O., Piegay H., Sánchez-Pérez J.M., Fressard M., Boutron O. 2026. Integrated modelling of sediment and organic carbon fluxes in a large catchment: quantifying riverine contributions to the Mediterranean Sea. CATENA 264:109794. doi: 10.1016/j.catena.2026.109794[34]
Contact
Olivier Boutron[35] | Directeur de recherche – Coordinateur du thème Dynamiques des zones humides et gestion de l’eau