
L’Anguille européenne (Anguilla anguilla) est un poisson migrateur aux déplacements extraordinaires : elle parcourt des milliers de kilomètres, entre la mer des Sargasses (centre-ouest de l’océan Atlantique) – son lieu de reproduction – et les eaux continentales européennes et nord-africaines, sa zone de croissance. Cette grande migratrice est classée en danger critique d’extinction sur la liste rouge de l’UICN. En Camargue, mieux comprendre ses déplacements est devenu un enjeu clé pour sa conservation. C’est tout l’objectif du projet COLAGANG (2021-2025), dont les résultats ont été restitués le 18 décembre dernier.
Mieux comprendre les trajectoires des anguilles camarguaises
Démarré en 2021, le projet COLAGANG, porté conjointement par l’Office français de la biodiversité (OFB) et la Tour du Valat, a étudié l’échappement des anguilles argentées provenant de deux sites situés en amont de l’étang du Vaccarès : le bassin des Grandes Cabanes Sud et le canal de drainage du Fumemorte. Cette étape clé de leur cycle de vie correspond au moment où, après plusieurs années de croissance, les anguilles atteignent le stade argenté et entament leur grande migration transatlantique pour se reproduire. Dans le dédale des marais et des étangs camarguais, parviendront-elles à trouver leur chemin jusqu’à la mer?
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L’anguille européenne, un cycle de vie hors du commun L’anguille est une espèce amphihaline, c’est-à-dire qu’elle est capable de vivre tant en eau salée qu’en eau douce. Son cycle de vie, particulièrement complexe, en fait l’un des poissons migrateurs les plus fascinants d’Europe. Née au large, dans la mer des Sargasses, l’anguille entame dès ses premiers stades un long voyage vers les côtes européennes. Les larves, appelées leptocéphales, dérivent pendant plusieurs mois au gré des courants océaniques avant de se transformer en civelles à l’approche des estuaires. Elles colonisent alors les cours d’eau, les lagunes et les zones humides continentales, où elles passent de nombreuses années sous forme d’anguilles jaunes, en phase de croissance jusqu’à atteindre le stade argenté. C’est à ce stade qu’elles quittent les eaux continentales pour entamer leur migration vers l’océan Atlantique, parcourant à nouveau plusieurs milliers de kilomètres. Aujourd’hui, ce cycle de vie est gravement menacé. Classée en danger critique d’extinction sur la liste rouge de l’UICN, l’anguille européenne subit de multiples pressions : perte et fragmentation des zones humides, obstacles à la continuité écologique, surpêche, mais aussi contamination chimique et parasitisme, qui affectent sa survie et sa capacité à se reproduire. |
Quatre grandes questions au cœur du projet
Le projet COLAGANG s’articule autour de quatre questions principales :
- Qui ? Caractériser les sous-populations d’anguilles présentes dans chacun des deux bassins.
- Quand ? Déterminer les périodes d’échappement, c’est-à-dire le moment où les anguilles entament leur migration vers la mer.
- Sous quelle influence ? Tester l’effet de différents facteurs environnementaux sur ces déplacements.
- Par où ? Identifier les voies d’échappement privilégiées pour rejoindre le milieu marin.
Un suivi de terrain rigoureux
Pour répondre à ces questions, les équipes du projet ont mis en place un protocole de capture-marquage-recapture des anguilles. Chaque individu capturé lors des opérations de pêche est mesuré afin de déterminer son stade de développement, puis marqué selon un protocole prédéfini. L’individu est ensuite relâché dans son milieu naturel, où il pourra être détecté ultérieurement.

Résultats : ce que révèlent 5 ans de suivi des anguilles
- Entre 2021 et 2025, les suivis menés dans le cadre du projet COLAGANG montrent que, parmi les anguilles argentées, le sex-ratio est très largement en faveur des femelles, qui représentent plus de 80 % des individus argentés capturés.
- Le marquage met également en évidence des différences marquées en termes d’abondance : 3 863 anguilles ont été marquées dans le bassin des Grandes Cabanes, contre 963 dans le bassin du Fumemorte. Ces écarts traduisent certainement des conditions d’accueil différentes entre les deux sites.
Quelles conditions environnementales favorisent l’échappement ?
Cette saisonnalité des départs est associée à des températures de l’eau plus basses. D’autres facteurs semblent également jouer un rôle : la phase lunaire, les vents dominants (mistral ou sud-est) et le débit du Petit Rhône, avec des effets qui varient selon les sites et les voies de sortie considérés.
De manière générale, la mise en mouvement de l’eau semble favoriser la migration. La poursuite des analyses sur une période plus longue permettra de mieux caractériser l’influence de ces facteurs et d’examiner plus finement le rôle des paramètres hydrologiques.
Par où les anguilles rejoignent-elles la mer ?
En complément du dispositif de télémétrie RFID, un suivi en télémétrie acoustique a été déployé pendant deux années (2023-2024 et 2024-2025). Un total de 121 anguilles ont fait l’objet d’un marquage acoustique. Ce suivi permet d’affiner l’analyse des trajectoires jusqu’aux portes de la mer et de mieux comprendre les comportements individuels.

Le suivi des déplacements révèle une forte variabilité des trajectoires migratoires. La majorité des anguilles s’échappent par l’aval des bassins étudiés, dans l’étang du Vaccarès. Cependant, très peu d’entre elles parviennent ensuite à rejoindre la mer. Les conditions de sécheresse extrêmes, marquées par l’apparition de zones d’assecs et d’hypersalinité entre l’étang du Vaccarès et la mer, peuvent expliquer ces résultats lors de la première année de suivi. En revanche, elles ne permettent pas d’expliquer les observations réalisées la deuxième année, qui fut au contraire très humide. La présence d’ouvrages hydrauliques constitue un autre obstacle sur la route migratoire des anguilles, en particulier si ces ouvrages sont fermés. Le seul individu marqué ayant atteint le pertuis de la Fourcade, l’une des portes de sortie vers la mer, a dû attendre pendant un mois avant que l’ouverture des vannes lui permette de poursuivre sa migration. La franchissabilité de ces ouvrages, en fonction de leur degré d’ouverture et des conditions hydrologiques, reste un point clé à élucider pour identifier des solutions qui favorisant le retour en mer des anguilles argentées.
Le résultat le plus intriguant pour les chercheurs a été de constater que, chaque année, environ un tiers des individus marqués du bassin des Grandes Cabanes tentent de s’échapper par l’amont, en remontant le canal d’alimentation directement connecté au Petit Rhône. Le suivi par télémétrie acoustique a confirmé que cette voie d’échappement via le Petit Rhône est fonctionnelle. Parmi les 25 individus ayant emprunté cette connexion, 15 ont été détectés à l’aval du Petit Rhône, à proximité de son embouchure.

Perspectives : vers un COLAGANG 2 ?
Ces premiers résultats soulignent l’intérêt d’un suivi de long terme pour mieux comprendre les trajectoires migratoires de l’anguille européenne et les contraintes auxquelles elle est confrontée en Camargue. Un prolongement du projet, envisagé sur la période 2026-2030 (COLAGANG 2), permettrait de consolider ces enseignements et d’affiner les recommandations en matière de gestion hydraulique et de continuité écologique.

Equipe
Responsable du projet : Delphine Nicolas [1] (TDV) et Claire Tetrel (OFB)
Membres impliqués : Pascal Contournet [2], Samuel Hilaire [3], Emilie Laurent [4], Amélie Hoste [5] (TDV) et Benoît Girard (OFB)
Partenaires
Techniques : OFB, Conservatoire du littoral, SMGAS, commune Saintes Maries de la Mer, Département des Bouches-du-Rhône, Vetofish, SNPN, Réserve naturelle de Camargue, Parc naturel régional de Camargue, Association MRM, INRAE Aix-en-Provence et Lyon, UMR Marbec/Montpellier Université, Cefrem/Perpignan Université, Museum National d’Histoire naturelle, Pôle-relais lagunes méditerranéennes, CRPMEM PACA.
Financiers : Agence de l’eau Rhône Méditerranée-Corse, OFB, CNR, WWF