Le Rhône est l’un des premiers fournisseurs de sédiments et de carbone organique pour la Méditerranée. Chaque année, il charrie vers la mer près de 5,5 millions de tonnes de sédiments – l’équivalent de 2 000 piscines olympiques – ainsi que 173 000 tonnes de carbone organique, soit un volume comparable à ce que 870 000 arbres peuvent absorber par an. Ces apports nourrissent les écosystèmes marins, soutiennent la biodiversité, contribuent à freiner l’érosion naturelle des côtes et à ralentir le recul du trait de côte, notamment en Camargue et dans le golfe du Lion. Sans eux, plages et infrastructures côtières seraient encore plus exposées aux tempêtes et à la montée des eaux. Mais cet équilibre est fragile : en un siècle, les barrages ont réduit ces flux de 60 %, tandis que le changement climatique modifie le régime des crues, concentrant 70 % des apports sur seulement 10 % de l’année.

Une étude récente publiée en mars 2026 et menée par une équipe de recherche incluant la Tour du Valat, a utilisé pour la première fois le modèle SWAT-C (Soil and Water Assessment Tool – Carbon) pour quantifier la dynamique du carbone organique dans le vaste bassin versant du Rhône entre 2002 et 2020. Les résultats révèlent que les affluents alpins, comme la Durance et l’Isère, contribuent à 70 % du carbone organique transporté, principalement sous forme labile – une fraction biodégradable facilement assimilée par les micro-organismes qui participe activement au cycle du carbone et témoigne de la bonne santé des écosystèmes.
Mais ces chiffres s’accompagnent de marges d’incertitude importantes. Le modèle, bien que pionnier, sous-estime encore certaines variations locales, comme l’impact précis des barrages sur les sédiments fins, et nécessite des données plus détaillées pour mieux prédire notamment la dégradation du carbone en mer ou l’effet cumulatif des petits affluents. Par ailleurs, les scénarios futurs – liés au climat ou à la gestion des barrages – restent difficiles à modéliser avec précision.
Alors, que faire ? Les scientifiques insistent sur un point : avant d’envisager des solutions d’adaptation, comme modifier les lâchers de barrages, il est indispensable d’améliorer le modèle en intégrant davantage de mesures terrain et en réduisant ses marges d’erreur. Une chose est sûre : le Rhône est un véritable laboratoire à ciel ouvert pour comprendre comment concilier sécurité hydrique, préservation des côtes et lutte contre le réchauffement climatique – un défi qui dépasse largement nos frontières et concerne tous les littoraux méditerranéens.
Référence de la publication
Fabre C., Copard Y., Sauvage S., Radakovitch O., Piegay H., Sánchez-Pérez J.M., Fressard M., Boutron O. 2026. Integrated modelling of sediment and organic carbon fluxes in a large catchment: quantifying riverine contributions to the Mediterranean Sea. CATENA 264:109794. doi: 10.1016/j.catena.2026.109794 [1]