La plupart des oiseaux terrestres sont des espèces diurnes. Pourtant, la majorité d’entre eux migrent de nuit. Afin de quantifier plus précisément ce phénomène et de mieux comprendre son évolution, une étude internationale, publiée dans la revue Current Biology, a combiné et analysé les données de plus de 400 petits oiseaux équipés de minuscules balises.
Pourquoi des espèces actives durant la journée changent-elles soudainement de comportement au moment de migrer ? Bien que largement documenté, ce phénomène fascinant soulève encore aujourd’hui de nombreuses questions. Voler de nuit permettrait aux oiseaux de profiter de conditions atmosphériques plus stables, d’éviter la chaleur et les prédateurs diurnes, ou encore de s’orienter grâce aux étoiles. Mais la mesure de l’ampleur réelle de ce comportement, à échelle de dizaines d’espèces, restait jusqu’alors difficile car les radars, les enregistrements acoustiques ou encore le baguage nous renseignent sur le passage des oiseaux, mais rarement sur le parcours complet d’un même individu et sur la durée exacte de ses vols.
De minuscules balises géolocalisatrices pour suivre les vols
Une équipe internationale de plus de soixante-dix chercheurs a rassemblé les données, publiées et inédites, de géolocalisateurs multicapteurs déployés sur 411 individus d’oiseaux appartenant à 56 espèces de passereaux et d’autres oiseaux terrestres. Une telle base de données, combinant autant d’espèces et d’individus équipés sur le long terme, est une première dans le domaine, notamment pour des oiseaux de petites tailles.
Fixés sur le dos de l’oiseau, ces capteurs enregistrent à intervalles réguliers la lumière, l’accélération et la pression atmosphérique, ce qui permet d’obtenir ces données sur l’ensemble de leur trajet migratoire de l’oiseau. Leur poids ne dépasse jamais plus de 5% du poids de l’oiseau, afin de ne pas impacter son activité.
La migration nocturne, une stratégie très largement dominante

L’analyse de ce vaste jeu de données confirme et précise ce que plusieurs études plus réduites avaient déjà suggéré :
- La grande majorité des vols migratoires sont nocturnes : sur l’ensemble des espèces étudiées, 82 % de l’ensemble des vols enregistrés se sont déroulés durant la nuit. Lors du passage de barrières écologiques comme le désert ou la mer, certains vols peuvent se poursuivre durant la journée.
- La migration nocturne est la stratégie dominante pour de nombreuses espèces : chez 41 des 56 espèces étudiées, plus de 90 % des trajets migratoires ont eu lieu de nuit.
- Certaines espèces considérées comme migrant aussi bien de jour que de nuit, migrent en réalité quasi-exclusivement la nuit : ainsi, la Huppe fasciée (Upupa epops), réalise 91% de ses vols migratoires la nuit, ce qui vient contredire les observations antérieures et souligner que l’activité diurne ne reflète pas nécessairement le moment du vol migratoire.
- Les migrateurs nocturnes ont tendance à optimiser leur temps de vol pendant la nuit : les départs et les arrivées sont étroitement alignés sur le crépuscule et l’aube, avec 92 % des espèces qui décollent lors du crépuscule et 96 % qui se posent au moment de l’aube.
Un comportement transmis au cours de l’évolution
Au-delà de ce constat, les chercheurs ont cherché à comprendre l’origine de ce comportement. En replaçant les 56 espèces dans leur arbre généalogique, ils montrent que les espèces apparentées se ressemblent fortement : la migration nocturne se transmet et se conserve au sein des lignées, plutôt que de dépendre des conditions écologiques propres à chaque espèce. Les auteurs restent néanmoins prudents : ce trait aurait pu aussi apparaître plusieurs fois indépendamment, sous des pressions similaires.
Ce schéma n’est cependant pas universel. Le Guêpier d’Europe en est le contre-exemple le plus net : il vole presque exclusivement de jour, son vol plané dépendant des ascendances thermiques. Certains groupes comme les pipits et les bergeronnettes effectuent une part de vols diurnes plus importante que les autres, souvent sur de courts trajets, tôt le matin.

Des perspectives pour la conservation des oiseaux migrateurs
Mieux comprendre les stratégies migratoire des oiseaux n’est pas qu’une question académique : les populations d’oiseaux migrateurs nocturnes sont particulièrement exposées à la pollution lumineuse et aux collisions avec les infrastructures humaines (bâtiments, éoliennes, lignes électriques) qui se multiplient sur leurs routes de vol. Disposer d’une cartographie fine de l’ampleur et du calendrier de la migration nocturne, espèce par espèce, est une étape essentielle pour identifier les périodes et les zones où ces risques sont les plus élevés, et adapter les mesures de conservation en conséquence.
Référence de la publication
Dufour P., Nussbaumer R., Doniol-Valcroze P., Rime Y., Adamík P., Åkesson S. et al., Briedis M. 2026. Multi-sensor tracking reveals the extent of nocturnal migration in landbirds. Current Biology 36(14):3697-3706.e3. DOI: 10.1016/j.cub.2026.06.030 [1]