
Alors que le printemps s’installe après un hiver exceptionnellement humide, la Camargue accueille des dizaines de milliers d’oiseaux de retour d’Afrique, dévoile sa palette si caractéristique de couleurs, de sons, d’odeurs. Chaque instant est une invitation à la contemplation face à cette nature florissante, résultat d’une alchimie unique combinant processus naturels puissants et actions des hommes qui ont investi ce territoire amphibie.
Un patrimoine naturel d’importance internationale
Le delta du Rhône est l’une des zones humides les plus vastes et diversifiées d’Europe et de Méditerranée. Située dans le couloir migratoire de nombreuses espèces, cette zone humide iconique accueille 400 espèces d’oiseaux et abrite 103 espèces menacées inscrites sur la liste rouge européenne de l’UICN. Au cœur du « triangle d’or de la biodiversité » qu’elle forme avec la Crau et les Alpilles, la Camargue est reconnue internationalement pour sa valeur écologique. L’Etat français ne s’y est pas trompé : dès les années 1970, il a attribué à la Camargue une vocation environnementale, alors qu’à l’Est, la zone de Fos-Berre s’engageait dans une destinée industrielle, et qu’à l’Ouest, le Languedoc-Roussillon était dévolu au développement touristique.
Au fil des décennies, cette vocation environnementale s’est confirmée, la Camargue devenant en 1986 le premier site français désigné zone humide d’importance internationale au titre de la Convention de Ramsar. Réserve “Homme et Biosphère” de l’UNESCO, Parc Naturel Régional, plusieurs réserves naturelles, sites du Conservatoire du Littoral… La Camargue concentre aujourd’hui les statuts de protection et les labels reconnaissant sa valeur écologique unique.
La voilà donc préservée, à l’abri des pressions, pense-t-on. La réalité est tout autre.
Multiplication des projets d’infrastructure et déficit démocratique
Aujourd’hui, la Camargue subit de multiples pressions. Plusieurs projets d’infrastructures la mettent en danger : une ligne très haute tension (THT) qui traverserait la Camargue et la Crau, un projet autoroutier qui impacterait les rares tourbières de Camargue et un pont qui faciliterait le transit par camion au cœur du delta. Pris isolément, chacun de ces projets soulève déjà des inquiétudes. Ensemble, leurs impacts cumulés pourraient fragmenter les habitats, fragiliser les équilibres hydrologiques, accroître les risques pour les populations locales et réduire les bénéfices que celles-ci retirent d’une Camargue protégée.
Mais au-delà des impacts écologiques, c’est aussi une autre fracture qui se dessine : celle du dialogue démocratique.
Des efforts de concertation ont bien été faits, en vain : malgré l’opposition claire contre ces projets de la part de nombreux citoyens, gestionnaires d’espace naturels, agriculteurs et autres acteurs du territoire, l’Etat maintient ses positions et refuse l’exploration des alternatives proposées.
Lors du débat public organisé par la Commission nationale du débat public (CNDP) en 2025 sur les projets de réindustrialisation et de décarbonation de Fos-Berre, une opposition forte à la ligne THT aérienne a été exprimée au regard des impacts probables sur l’environnement, les paysages et l’économie du territoire, et une solution alternative a été proposée (source : CR du débat public [1]).
Pourtant à l’issu du débat, l’Etat a maintenu sa position initiale en retenant le besoin de fournir une puissance supplémentaire de 4 GW à horizon 2030, qui ne peut se faire, selon lui, dans ces délais que via une ligne aérienne. Les recommandations de la CNDP, notamment celle d’engager une procédure de conciliation pour construire une solution équilibrée, n’ont pas été suivies. Les réponses sur les logiques industrielles des territoires, soulevées lors du débat, restent souvent floues et négligent des aspects critiques tels que la sobriété et les autres vocations des territoires concernés.
Le constat est similaire pour le projet de contournement autoroutier d’Arles. A l’issue de l’enquête publique qui s’est déroulée en décembre 2025, l’avis de la Commission d’enquête est sans équivoque : il est défavorable à la déclaration d’utilité publique du projet. Il est même très défavorable concernant les aspects socio-économiques, environnementaux et sanitaires. Malgré ces conclusions, les autorités publiques ont récemment confirmé leur volonté de réaliser ce projet autoroutier.
Ignorer les fruits des processus de concertation fragilise la confiance dans la démocratie. Ces choix se heurtent au droit à la participation dans l’élaboration de projets ayant une incidence sur l’environnement (article 7 de la Charte de l’environnement, mais aussi cadre international de la Convention d’Aarhus). Cette situation fait écho aux alertes de Michel Forst, Rapporteur spécial des Nations Unies sur les défenseurs de l’environnement, qui dénonce dans son rapport de 2024 [2], une érosion des garanties démocratiques et une participation du public de plus en plus fragilisée, tout particulièrement en France.
Repenser les solutions face aux défis

Les défis sont bien réels, mais les réponses ne doivent pas opposer économie et environnement, transition énergétique et patrimoine écologique. Elles doivent s’inscrire dans une logique de sobriété énergétique, foncière et hydrique, et arrêter définitivement de prendre la biodiversité pour variable d’ajustement.
La Camargue, territoire deltaïque au ras des flots, au débouché d’un des fleuves les plus puissants d’Europe, est au cœur des défis de ce siècle. Ses zones humides sont non seulement à la base de la richesse écologique, agricole et culturelle de ce territoire, mais elles sont également des “amortisseurs climatiques” de premier ordre, des stocks de carbone majeurs, notre “assurance-vie” face aux changements à venir.
C’est d’ailleurs en Camargue, à la Tour du Valat, sous l’impulsion de Luc Hoffmann, que le mouvement international en faveur des zones humides est né à la fin des années 1950, conduisant à la création de la Convention de Ramsar, premier accord multilatéral dédié à l’environnement.
Alors que se tient cette semaine le 67ème comité permanent de la Convention de Ramsar, une question critique se pose : la France saura-t-elle être à la hauteur de ses engagements et protéger réellement ce joyau ?
