En Méditerranée, deux habitants sur trois vivent près d’une zone humide, un patrimoine vital sous forte pression. L’Observatoire des Zones Humides Méditerranéennes propose cinq leviers d’action pour changer de cap.

À l’occasion de la Journée Mondiale des Zones Humides, le rapport de l’Observatoire des Zones Humides Méditerranéennes [1](OZHM) alerte : malgré leur importance vitale pour les populations et la biodiversité, les zones humides méditerranéennes demeurent des écosystèmes fragiles, soumis à de multiples pressions (agriculture intensive, surexploitation de l’eau, artificialisation et changement climatique) qui entraînent des pertes rapides et continues. Historiquement, plus de la moitié des zones humides méditerranéennes ont déjà disparu et, rien qu’entre 1990 et 2020, les pertes sont estimées à -12 %.
Face à cette situation alarmante, l’OZHM identifie 5 leviers d’action concrets et immédiatement mobilisables en faveur d’un changement de cap pour les zones humides méditerranéennes. Préserver et restaurer ces espaces constitue un enjeu stratégique pour les pays méditerranéens pour garantir la résilience socio-économique, la paix et la stabilité dans la région.
Véritables infrastructures naturelles, les zones humides méditerranéennes rendent des services écosystémiques essentiels aux sociétés humaines : approvisionnement en eau douce, soutien à l’agriculture et à la pêche, régulation des crues, protection contre les submersions marines, stockage du carbone et atténuation des effets du changement climatique. Dans un bassin qui compte près de 590 millions d’habitants, près de deux Méditerranéens sur trois vivent à proximité d’au moins une zone humide, ce qui souligne le caractère vital de ces milieux pour la sécurité hydrique, la protection des territoires et les moyens de subsistance des populations méditerranéennes. La densité humaine y est en moyenne quatre fois supérieure à celle du reste du territoire, renforçant encore l’importance stratégique de ces écosystèmes pour la résilience des sociétés. Ces milieux figurent également parmi les écosystèmes les plus riches de la région : plus d’un tiers de la biodiversité méditerranéenne est concentré sur moins de 2 % du territoire, faisant des zones humides des réservoirs majeurs de vie et des piliers du maintien des équilibres écologiques.
Les zones humides méditerranéennes soumises à de multiples pressions

L’agriculture intensive, première source de pression
Aujourd’hui, près de 30 % de l’espace fonctionnel des zones humides méditerranéennes est occupé par l’agriculture. Si ce secteur demeure essentiel pour les sociétés méditerranéennes, ce sont les formes d’agriculture intensive, en forte expansion notamment en Afrique du Nord, en Turquie et dans la péninsule Ibérique, qui exercent les pressions les plus fortes sur les zones humides. La conversion d’habitats humides naturels en terres agricoles entraîne des pertes directes de milieux, auxquelles s’ajoutent des impacts indirects liés à la surexploitation de l’eau pour l’irrigation.
Des tensions croissantes sur la ressource en eau
La demande en eau ne cesse de croître dans le bassin méditerranéen : elle pourrait tripler d’ici 2050, portée principalement par l’irrigation, qui représente déjà près des 2/3 des prélèvements. Dans le même temps, la disponibilité en eau par habitant a chuté d’environ 40 % en 30 ans au sud et à l’est de la Méditerranée, aggravant l’assèchement des zones humides dans des régions déjà en stress hydrique critique. Pour sécuriser ces usages, les rivières sont de plus en plus équipées de barrages, ce qui perturbe leur fonctionnement naturel : 95 % du linéaire des principaux cours d’eau méditerranéens est aujourd’hui impacté, réduisant les apports en eau indispensables au maintien des zones humides en aval.
Pressions urbaines et artificialisation des sols
Parallèlement, l’urbanisation rapide exerce une pression croissante sur les zones humides méditerranéennes, en particulier sur les littoraux et dans les plaines alluviales. Depuis 2000, les surfaces artificialisées autour des zones humides ont augmenté de 44 %, sous l’effet de l’étalement urbain, des infrastructures de transport et du développement touristique. L’imperméabilisation des sols limite l’infiltration de l’eau, accentue le ruissellement et fragmente les habitats, affaiblissant encore la capacité des zones humides à remplir leurs fonctions naturelles.

Changement climatique : un multiplicateur de risques
À l’horizon 2100, les températures moyennes du bassin méditerranéen pourraient augmenter de +1,7 °C à +5,2 °C, tandis que la moyenne des précipitations annuelles pourrait diminuer de -1 % à -5 %, voire jusqu’à -30 % dans certaines régions comme le Proche-Orient. Les zones humides côtières méditerranéennes sont particulièrement vulnérables aux effets de ces changements : l’Elévation du Niveau Moyen de la Mer (ENMM), couplé à la réduction des apports en sédiments et en eau douce à cause, notamment, de la multiplication des barrages, mèneraient à la disparition de 69 % à 92 % des marais côtiers d’ici la fin du siècle.
Des impacts directs sur la biodiversité et les territoires
Ces pressions cumulées ont des conséquences majeures sur la biodiversité et les territoires. Aujourd’hui, 40 % des espèces associées aux zones humides sont menacées, un chiffre qui atteint 69 % pour les espèces endémiques du bassin méditerranéen. Or, c’est la diversité des espèces et leurs interactions avec les milieux qui permettent aux zones humides de fonctionner et de fournir des services essentiels aux populations et de soutenir les activités économiques clés comme la pêche, l’agriculture et le tourisme. La dégradation de la biodiversité fragilise ainsi directement la résilience écologique, économique et sociale des territoires méditerranéens.
« Nous détruisons à grande vitesse une ressource dont nous dépendons alors même que ces milieux sont une part importante de la solution »
Pour Anis Guelmami, coordinateur de l’Observatoire des Zones Humides Méditerranéennes : « Asséchées, dégradées, en voie de disparition face à la montée des pressions, nous détruisons à grande vitesse une ressource dont nous dépendons alors même que ces milieux sont une part importante de la solution : leur capacité à stocker le carbone, à réguler localement le climat en zone urbaine, à absorber l’excédent en eau lors d’évènements extrêmes ou à protéger les littoraux de l’érosion et des tempêtes, démontrent le rôle central des zones humides dans la lutte contre le changement climatique. Sans oublier la multitude de services qu’elles nous rendent : approvisionnement en nourriture, tourisme, culture, loisirs, eau potable pour ne citer que cela… alors que la disponibilité en eau par habitant a chuté de 40 % en 30 ans au sud et à l’est de la Méditerranée, il est urgent d’agir ! »
Cinq leviers pour inverser la tendance
Le rapport de l’Observatoire des Zones Humides Méditerranéenne [2] souligne que la trajectoire actuelle est réversible, à condition d’agir rapidement et à grande échelle.
- Réconcilier aménagement du territoire et zones humides : Intégrer pleinement les zones humides dans les documents d’urbanisme en tant que Solutions fondées sur la Nature. Limiter l’artificialisation des sols, instaurer des zones tampons autour des milieux sensibles, tenir compte des impacts cumulatifs sur la connectivité écologique font partie des actions à mettre en œuvre. En parallèle des stratégies de désartificialisation ciblées, comme la renaturation des sols, le reméandrage des rivières peuvent restaurer des fonctions hydrologiques critiques.
- Accélérer la restauration écologique : près de 88 000 km² de zones humides de la rive nord de la Méditerranée, du Portugal à la Turquie, principalement des surfaces agricoles, pourraient être restaurés à faible coût (reconnexion au régime naturel d’inondation, changement de pratiques de gestion, etc), avec des bénéfices rapides pour la biodiversité, la gestion de l’eau et l’économie des territoires. D’ores et déjà 224 zones humides prioritaires pour la restauration ont été identifiées dans 24 pays MedWet, couvrant près de 4 000 km².
- Faire des politiques de l’eau un levier transversal : intégration des débits écologiques dans les plans de gestion de l’eau, restauration des continuités hydrologiques, coordination entre les usages humains et les écosystèmes, innovation et sobriété hydrique font partie de la palette de solutions à déployer. A titre d’exemple, la modernisation des systèmes d’irrigation dans les pays méditerranéens pourrait à elle seule permettre une réduction de la consommation d’eau de 35 %, tant dit que la réutilisation des eaux usées traitées, aujourd’hui limitée à seulement 20 % dans la région MENA, constitue un levier complémentaire encore largement sous-exploité.
- Renforcer la gouvernance et la coordination régionale : La conservation et la bonne gestion des zones humides nécessite des structures de gouvernance solides, coordonnées et participatives. Les fortes inégalités de capacités institutionnelles entre pays méditerranéens et la fragmentation des compétences limitent aujourd’hui l’efficacité des actions. Consolider les institutions environnementales, renforcer la coordination entre les pays et reconnaître le rôle des acteurs locaux sont essentiels. À l’échelle régionale, la coopération transfrontalière, l’harmonisation des indicateurs et la mutualisation des expertises constituent des leviers clés pour une action cohérente et efficace.
![]() L’exemple du Fonds de l’Eau du Sebou.Lancé en 2019 au Maroc, le Fonds de l’Eau du Sebou constitue l’un des premiers mécanismes opérationnels en Méditerranée permettant de financer des actions de conservation via un modèle de Paiement pour Services Ecosystémiques (PES). Développé dans le cadre d’un partenariat réunissant autorités publiques, communautés locales, société civile et secteur privé, ce fonds vise à améliorer la qualité et la disponibilité en eau du bassin. Les usagers situés en aval (services de l’eau, municipalités, entreprises) contribuent financièrement à des actions de gestion, de protection et de restauration des écosystèmes naturels liés à l’eau en amont tels que le reboisement, la conservation des sols, la réhabilitation d’habitats humides dégradés ou la promotion de pratiques agricoles durables. |
Chiffres clés
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L’Observatoire des Zones Humides MéditerranéennesCoordonné par la Tour du Valat, l’Observatoire des Zones Humides Méditerranéennes [3] a été créé en 2008 dans le cadre de MedWet, l’initiative Régionale de la Convention de Ramsar pour la Méditerranée. Cet observatoire est dédié à la production, à la synthèse et à la diffusion de connaissances sur les écosystèmes humides du bassin méditerranéen. Il déploie ses activités à trois échelles : régionale, nationale et locale en collaboration avec les 27 pays membres de MedWet. Le périmètre d’étude couvre ainsi l’ensemble de ces pays, répartis en quatre sous-régions : le Sud-Ouest de l’Europe, les Balkans, le Proche-Orient et le Maghreb. |
Cliquez-ici pour télécharger le rapport dans son intégralité [4]
Contacts
Anis Guelmami – Chef de projet- Coordinateur OZHM – [email protected]
Coralie Hermeloup – Responsable communication – [email protected]
