Questions à François Renaud

Questions à François Renaud, directeur de recherche au CNRS, parasitologue et épidémiologiste, membre du conseil scientifique de la Tour du Valat


L’étude des antibiorésistances est un domaine récent, qui ouvre de vastes champs de recherche. En quoi la question plus particulière de la faune sauvage est-elle particulièrement stratégique selon vous ?

En termes de gestion de la santé publique, le concept qui doit prévaloir est celui du « One Health » (« Une seule santé ») : santé humaine, santé animale et santé des écosystèmes constituent des compartiments reliés les uns aux autres, et qui entretiennent entre eux des interactions potentiellement fortes.

Partant de ce constat, il ne serait pas pertinent de séparer les critères écologiques de ceux de la santé humaine stricto sensu ; et vouloir améliorer la gestion de la santé publique sans prendre en compte la faune sauvage et les milieux naturels dans lesquels elle évolue serait voué à l’échec.

Par ailleurs, la faune sauvage constitue un important réservoir de bactéries. Certaines sont déjà bien connues, du fait notamment de leurs dangerosité potentielle pour les humains ; mais d’autres sont encore inconnues à ce jour, ou bien n’ont pas été suffisamment étudiées pour évaluer leurs impacts en termes de santé publique. Prendre en compte la faune sauvage et les écosystèmes dans le cadre de l’écologie de la santé, c’est donc se donner les moyens d’améliorer les connaissances sur les pathogènes qui impactent déjà les humains, ou qui pourraient devenir problématiques du fait de changements globaux tels que le réchauffement climatique.

Enfin la faune sauvage, et notamment certains groupes taxonomiques tels que les oiseaux ou les rongeurs, constituent des « sentinelles » pour la santé humaine. Cotôyant les Hommes souvent de très près et profitant parfois directement de leurs modes de vie (goélands leucophées dans les décharges, rongeurs dans les milieux urbains …), il est possible d’étudier et surveiller facilement les bactéries dont ils sont les vecteurs et ce de façon non-intrusive, par exemple en prélevant des échantillons de leurs fécès.

D’une façon plus générale l’écologie de la santé est une thématique cruciale, tant elle fédère simultanément d’enjeux environnementaux, sanitaires et socio-économiques. Pensez-vous que tous les acteurs publics et de la société dans son ensemble y soient déjà suffisamment sensibles, et sinon comment améliorer cette prise de conscience ?

Très clairement non et il existe encore un gros déficit à ce niveau, que ce soit au sein de l’opinion publique ou des acteurs politiques de la santé.

L’écologie de la santé est une discipline jeune, qui n’a pas encore eu le temps d’infiltrer tous les secteurs de la société civile. Par ailleurs, d’une façon générale, les questions de santé sont encore trop confinées au milieu hospitalier, sans prise en compte des milieux naturels qui peuvent sembler, à tort, plus éloignés des populations et moins directement connectés à la santé humaine. Dans nos sociétés très développées, comme en France, les milieux dits « naturels » sont pourtant généralement très anthropisés et directement connectés aux populations humaines, que ce soit pour des usages économiques ou récréatifs. De nouveau, il est donc essentiel de bien comprendre qu’écologie de la santé et santé humaine interagissent fortement, par exemple sur des questions comme celle des antibiorésistances.

Pour remédier à cette situation il est nécessaire de faire un effort important en termes d’éducation et de sensibilisation des acteurs de la santé, mais aussi du grand public. Cela doit notamment passer par les plus jeunes générations, en abordant ces questions d’écologie de la santé dès le cursus général primaire ou secondaire, par exemple en cours de Sciences et vie de la terre (SVT).

Quelles sont d’après vous les futures pistes de recherche à développer en termes d’écologie de la santé, notamment dans le contexte de changements globaux majeurs prévus au cours du 21ème siècle ?

En termes d’étude des écosystèmes et de leur fonctionnement, de gros progrès ont déjà été réalisés durant les dernières décennies concernant les paramètres et les processus physiques (climatologie, hydrologie, etc). En termes biologiques, en revanche, la marge de progrès est encore très importante.

Pour remédier à cela, il serait très pertinent de développer des observatoires d’écologie de la santé (OES) à échelle nationale, européenne voire internationale, permettant de fournir les bases d’une meilleure coordination internationale.

En France la Camargue pourrait constituer un site d’étude idéal, avec la présence simultanée et dans une même zone d’un grand fleuve, le Rhône, de vastes milieux naturels relativement préservés et protégés, et d’une forte activité anthropique industrielle et commerciale avec le site de Fos-sur-Mer à proximité. C’est un site privilégié en termes d’écologie de la santé, qui réunit tous les critères pour développer un tel observatoire !

Contact : François Renaud (e-mail)