Démoustication de confort en Camargue, impact sur la faune non-cible et perception sociale

Depuis août 2006, quelques 6 500 ha de milieux aquatiques dans un rayon d’environ 8,5 km autour de Salin-de-Giraud et Port-Saint-Louis-du-Rhône sont régulièrement prospectés par les techniciens de l’EID et 2 300 ha ont été traités au Bti dès que des larves de Ochlerotatus caspius et O.detritus, deux espèces de moustiques responsables des pics de gêne, s’y développent. L’objectif est de réduire de 90% l’abondance de ces moustiques qui ont la particularité de pondre leurs œufs sur sols secs ou humides, ce qui entraîne des émergences massives lorsque survient une mise en eau propice à leur développement. Les superficies traitées et le nombre de traitements dépendent de la fréquence des mises en eau causées par les précipitations, les coups de mer et les interventions humaines pour irriguer les terres ou inonder les marais.

Bon an mal an, entre 30 et 60 traitements aériens sont réalisés sur le secteur de Salin-de-Giraud et Port-Saint-Louis-du-Rhône, avec des superficies cumulées dépassant parfois les 5 000 ha, en sus des traitements réalisés à partir du sol qui représentent environ le tiers des superficies traitées. Le coût de cette démoustication au Bti sur le périmètre de Salin de Giraud / Port Saint-Louis-du-Rhône s’élève à plus de 800 000 euros par an. A compter de 2007, le secteur de Brasinvert, à l'ouest des Saintes-Maries-de-la-Mer, jusque là démoustiqué illégalement (car sans autorisation préfectorale) afin de protéger les stations balnéaires du Gard et de l’Hérault, a été régularisé et intégré au dispositif expérimental.

Les impacts directs du Bti sur la faune non-cible concernent principalement les chironomes dont l’écologie est proche de celle des moustiques. Ces diptères non-piqueurs représentent un maillon essentiel du réseau trophique (chaîne alimentaire). Pendant leur stade larvaire aquatique, ils servent de ressource alimentaire à de nombreux organismes prédateurs (larves de libellules, amphibiens, poissons, canards, limicoles, flamants). Au stade adulte qui est aérien, ils sont également consommés par de nombreux organismes terrestres comme les araignées, les libellules, les passereaux et les chauves-souris, ces deux derniers groupes exploitant particulièrement pour leur alimentation des essaims formés par les mâles.

Les effets du Bti sur la faune non-cible sont donc susceptibles d’être principalement indirects, en agissant au travers du réseau trophique. Comment la réduction des nématocères (moustiques et chironomes) affecte-t-elle la reproduction des animaux qui en dépendent? Des suivis sur la faune non-cible coordonnés par le PNRC ont été mis en œuvre parallèlement aux cinq premières années de démoustication expérimentale en Camargue (2007-2011). Ces suivis concernent les oiseaux (hirondelles et passereaux paludicoles), les chironomes, les odonates (libellules), les invertébrés des roselières et les pipistrelles (chauve-souris) et ont fait l’objet d’une restitution publique en novembre 2011.

Les suivis réalisés par la Tour du Valat (hirondelles de fenêtres et invertébrés des roselières) ont révélé des effets marqués de la démoustication au Bti pendant les cinq années de l’étude et sur l’ensemble des sites concernés (6 colonies d’hirondelles dont 3 entourées de marais traités, 15 roselières dont cinq traitées). Chez les hirondelles, la forte réduction de moustiques et de chironomes (78%) sur les sites traités se traduit par une modification du régime alimentaire des poussins, ce qui réduit leur survie. Une consommation moindre de nématocères, de libellules, de neuroptères et d’araignées est observée sur les sites traités, parallèlement à une consommation supérieure de fourmis volantes, plus difficiles à digérer. La production de jeunes est réduite d’un tiers, ce qui se traduit déjà par une baisse de 62% de la taille des colonies ces dernières années. Le suivi des invertébrés dans les roselières révèlent pour sa part une réduction des disponibilités alimentaires pour les passereaux paludicoles de l'ordre de 39%, avec notamment une baisse de 58% chez les araignées. Cette proie appréciée par les passereaux pour sa valeur nutritive est particulièrement consommé par la Lusciniole à moustaches, une espèce associée aux roselières, vulnérable en France et en Europe.

Ces effets du Bti sont supérieurs à ceux rapportés dans la littérature, y compris pour des insecticides de synthèse, pourtant plus toxiques et moins sélectifs que le Bti. Si le Bti est supposé avoir peu d’effet direct sur la faune non-cible lorsqu’appliqué dans les conditions imposées par le cahier des charges du PNRC (concentration de 3 l/ha dans les 3 jours suivant la mise en eau d’un site), il affecte néanmoins toute la chaîne alimentaire en réduisant fortement l’abondance des insectes qui constituent la base de celle-ci, avec des effets cascades à plusieurs niveaux trophiques affectant potentiellement un grand nombre d’espèces. Contrairement aux insecticides de synthèse qui se dégradent rapidement dans l’environnement, les spores de Bti s’accumulent au fond des marais où elles demeurent toxiques pendant plusieurs semaines, là où les chironomes s’alimentent. Cela pourrait expliquer la forte réduction observée chez ce groupe essentiel des zones humides.
Les enquêtes sociologiques montrent, quant à elles, une perception positive des effets de la démoustication sur la gêne occasionnée par les moustiques, même si le sentiment de gêne reste important en zone démoustiquée (63 %, contre 79% avant démoustication), traduisant une amélioration modeste de la situation.